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Mars 2004 dans le nord de la Syrie




Avant ce mois de mars 2004, nous n’avions repéré aucun acte de révolte contre l’Etat syrien. Il faut semble-t-il remonter au début des années 1980 pour détecter des signes du négatif sur ce territoire. En 1980, la révolution iranienne a trouvé des échos dans certaines villes de Syrie où des émeutes ont éclaté, mais sur lesquelles il est difficile d’avoir des informations détaillées aujourd’hui. En 1982, une révolte a donné lieu à davantage de publicité du fait de la vaste ampleur de sa répression. Sur la base des maigres documents disponibles, on peut douter de son réel caractère négatif, notamment parce qu’elle paraît avoir été déclenchée voire organisée par un groupe armé sunnite, les « Frères musulmans », et qu’il est difficile de percevoir un véritable soulèvement populaire à son occasion. Toutefois, les moyens déployés par l’Etat pour venir à bout de cette fronde localisée dans la localité de Hama indiquent tout de même l’implication d’un grand nombre de pauvres. La ville a été quasiment rasée par les bombardements et les bilans actuels oscillent entre 10 000 et 30 000 morts. Entre cette date et aujourd’hui, rien a priori, du moins rien qui soit parvenu à une visibilité médiatique. C’est donc sur un terrain apparemment en jachère depuis de nombreuses années et géré par un Etat « autoritaire » que se déroulent les faits négatifs rapportés ici.

Comme à Blantyre au mois d’octobre 2003 et comme à Sfax au mois de février 2004, les troubles commencent dans un stade à l’occasion d’un match de foot. Le 12 mars 2004 à Qamishli, ville de 200 000 habitants située dans le nord-ouest du pays, le club local d’Al-Jihad doit rencontrer celui d’Al-Fatwa qui représente la ville de Deir-Ez-Zor. Dès avant le match puis à l’intérieur du stade, les supporters de l’équipe d’Al-Fatwa, club identifié comme arabe, invectiveraient ceux d’Al-Jihad, club à dominante kurde, par des cris à la gloire de Saddam Hussein. En face, on leur répondrait en scandant le nom de leaders kurdes iraquiens voire de George Bush. Vingt minutes avant que les équipes n’entrent sur le terrain, les 2 000 supporters d’Al-Fatwa passent des cris aux jets de pierres, puis fondent sur les spectateurs de l’équipe locale. Il y a apparemment un mouvement de panique au cours duquel trois enfants meurent piétinés par les spectateurs qui tentent de sortir de l’enceinte du stade. Aussitôt à l’extérieur, ceux d’Al-Jihad encerclent puis attaquent les groupes de supporters « arabes ». Lorsque les flics interviennent, la colère se retourne contre eux. Les affrontements durent trois heures entre les gueux de Qamishli et les forces de l’ordre, qui ne parviennent à contrôler la situation qu’en tirant à balles réelles. Officiellement, il y aurait 6 morts de plus et au moins 100 blessés. Certaines sources parlent de dizaines de tués.

Le lendemain, les funérailles des victimes se changent en manifestation contre la police et contre le gouverneur de la ville, puis en émeute. Des bâtiments du gouvernement sont attaqués, certains incendiés. Les émeutiers brûlent un local de la police, saccagent des commerces. Ils détruisent également une gare et plusieurs écoles. Devant ce mouvement de révolte de plus en plus massif, l’Etat déploie des renforts militaires, interdit l’accès de la ville aux journalistes et instaure un couvre-feu. De nouveau, les flics tirent à balles réelles faisant au moins cinq morts supplémentaires. En dépit de toutes ces dispositions, l’incendie émeutier de Qamishli, dont les fumées noires sont visibles depuis les villes frontalières turques, ne s’éteint pas. Mieux, de nouveaux foyers s’allument dans plusieurs villes voisines. A Hassakeh, ville située plus au sud, bâtiments publics comme bâtiments privés sont attaqués, une mosquée et un local de la police sont notamment brûlés. Il y aurait également des pillages. A Rasal-Ein, des pauvres attaquent des bâtiments publics. Dans la commune de Derik, des manifestants s’affrontent avec les flics. Ce jour ou le lendemain, on se bat aussi contre les flics dans les villages d’Al Amodi et d’Al Darbassiyah. L’instauration d’un couvre-feu et la mort de deux manifestants à Amouda laissent penser à une situation similaire d’affrontement dans cette localité. Dans la soirée, ce sont les banlieues kurdes de Damas qui s’échauffent malgré le couvre-feu instauré préventivement par le régime, des « biens publics » y sont saccagés. Ces derniers troubles, qui restent relativement mineurs, continueront le lendemain à la périphérie de la capitale, il y aura notamment des barrages de routes avec agressions de véhicules, ainsi que des destructions d’installations publiques.

Le dimanche 14, le calme paraît revenir à Qamishli, il s’y tient une rencontre entre des représentants du gouvernement et des chefs des partis kurdes de la région. A Hassakeh par contre, point de rencontre diplomatique, les pillages et les incendies se poursuivent. Dans cette ville, la spontanéité initiale laisse par endroits la place à des représailles armées. Un groupe de Kurdes fait une descente dans un quartier arabe et tuent deux habitants. Une attaque similaire a lieu à Ayn-el-Arab (200 km au sud de Qamishli) où des hommes armés tuent le fils d’un gestionnaire local, cela en parallèle d’actes collectifs tels que l’incendie d’un bureau du registre civil et un assaut infructueux contre la prison locale. Les affrontements entre « Kurdes » et militaires feraient plusieurs morts dans cette ville.

En un week-end, l’extension très rapide de la révolte, quasiment immédiate, semble avoir sérieusement secoué l’Etat syrien. Elle paraît avoir été permise par l’unanime aversion éprouvée pour le régime par la minorité kurde. Les humains regroupés sous cette identité ethnique subissent des conditions de survie particulièrement défavorables par rapport aux Syriens arabes majoritaires. Si les Kurdes de Damas sont relativement « choyés » parce qu’ils servent de vitrine au pouvoir, une grande partie des Kurdes du nord-ouest du pays ne sont pas considérés comme des citoyens syriens depuis la décision prise par le parti Baas dans les années 1960 de faire baisser le nombre de Kurdes syriens dans les statistiques. Cette absence de statut se traduit pour eux par l’impossibilité d’obtenir des diplômes universitaires ainsi qu’un permis de travail pour certaines professions. En 1962, ce sont 250 000 Kurdes qui ont été déchus de ces droits, aujourd’hui ils seraient entre 600 000 et 1 million dans cette situation sur les 2 millions (ou 1,5 millions) de Kurdes que compte la Syrie. C’est à la lumière de cette injustice particulière subie par un groupe « ethnique » que les agences de presse et les journaux occidentaux, qui s’emparent les premiers de l’événement, relatent les faits. La totalité des témoignages qu’ils publient provient des leaders des partis kurdes, soit locaux soit réfugiés au Liban. Tous les premiers chiffres donnés concernant le nombre de morts proviennent également de ces sources, le régime syrien et les médias nationaux à sa botte restant dans un premier temps silencieux sur les émeutes. L’interprétation ethniciste est facilitée par ce qui a mis le feu aux poudres : les affrontements entre supporters arabes et supporters kurdes, et les grossiers slogans nationalistes qui les auraient accompagnés. L’ampleur prise ensuite par la révolte, la mobilisation massive des pauvres, sont expliquées par l’évolution de la situation des Kurdes iraquiens, leur place au sein du futur régime, et l’influence émancipatrice qu’elle aurait sur les Kurdes de Syrie, de Turquie et d’Iran. Au cours du week-end, Al-Assad fera d’ailleurs fermer la frontière avec l’Iraq de peur de voir débarquer des renforts de gueux de cet Etat.

L’information occidentale, qui au moins depuis la guerre du Golfe utilise habilement cette division des humains contre les mauvais dictateurs du Moyen-Orient qui la martyrisent, offre aux chefs des partis kurdes, qu’ils soient partisans d’un Etat kurde ou d’un système fédéral à l’intérieur de l’Etat syrien, le rôle de porte-parole des émeutiers. Dans leur bouche, l’émeute n’est pas une attaque contre l’Etat puisqu’ils en sont les zélés partisans et qu’ils ne réclament que des « réformes démocratiques », c'est-à-dire des réformes de l’Etat. D’ailleurs ils ne voient dans l’événement que sa répression, l’offensive collective est occultée, car ce n’est qu’en tant que victimes que les humains qu’ils disent représenter peuvent servir leurs intérêts. De leur côté, les gestionnaires syriens, plus prompts à déployer les chars et les hélicoptères de l’armée qu’à disserter sur l’origine de la colère qui les pointe du doigt, minimise le problème kurde mis en avant par l’information. Selon eux, il faudrait voir dans ces émeutes la main de l’étranger qui tente de déstabiliser le pays. S’ils ne sont pas nommés, les Etats-Unis, qui mettent de plus en plus la pression sur le régime d’Al-Assad, sont évidemment les premiers visés, pas tant pour convaincre les observateurs occidentaux que pour détourner l’insatisfaction des Syriens contre le traditionnel ennemi spectaculaire. L’attaque de l’ambassade de Syrie à Bruxelles dès la nuit du 13 au 14, par une poignée de militants kurdes, les oblige à sortir de leur réserve. « There is no problem with the Kurds in Syria. But Friday, there was a football game, where rival supporters clashed » (ambassadeur syrien à Bruxelles). En essayant, au cœur du faux débat, de pondre un plus gros mensonge que ceux débités par les informateurs occidentaux et les gestionnaires kurdes, et cela pour minimiser la révolte, ce grossier bureaucrate met sans le vouloir le doigt sur un début de vérité : il n’y a pas de problème avec les Kurdes en Syrie. Il y a seulement le même problème pour les gestionnaires que dans une grande partie des Etats dans le monde : des pauvres qui se révoltent. La fausse confrontation entre étatistes convaincus, gestionnaires en place et gestionnaires en devenir, a lieu également entre informateurs, et là aussi sa fausseté est manifeste. Sa mise en scène a pour effet d’escamoter aux yeux du monde l’enjeu qui se découvre alors dans les rues. Les journaux arabes nuancent l’injustice qui touche les Kurdes en Syrie : Arabic News signale que des postes importants dans l’Etat syrien ont, depuis les années 70, été dévolus aux Kurdes, prenant l’exemple d’un premier ministre kurde au cours de cette décennie, Al Jazeerah parle de son côté de la bonne intégration des Kurdes parmi la population syrienne. Dans son édition du 16 mars, le Boston Globe rapporte les propos d’un « Arabe » de Qamishli au sujet des Kurdes : « they are trying to politicize the issue to serve their own interests. » Car il y a deux sortes de Kurdes, ceux qui travaillent pour leurs propres intérêts, qui deviennent premier ministre, qui défendent l’idée de l’Etat, et les pauvres à qui on accole cette identité, qui y croient ou qui n’y croient pas et qui, quand ils se révoltent, s’en retrouvent bien souvent prisonniers. Parce qu’elle a le soutien de l’Occident pour des raisons stratégiques et morales, que les individus qu’elle désigne subissent effectivement des injustices particulières, qu’ils sont soumis à une importante et active nébuleuse de pseudo-représentants, l’identité kurde est certainement aujourd’hui l’une des plus ancrées chez les humains qui la revendiquent ou la subissent. La révolte prenant racine dans le Kurdistan syrien, la propagande middleclass en fait une révolte exclusivement kurde. Malgré la radicalité et l’immédiateté de leurs actes, les révoltés se retrouvent rapidement pris dans l’entonnoir mis en place par les récupérateurs.

Le mardi 16 mars, des manifestations sont organisées dans plusieurs villes du Nord pour commémorer l’attaque chimique perpétrée contre la ville kurde d’Halabja par Saddam Hussein en 1988. A Alep, deuxième ville du pays, des affrontements ont lieu au cours de la marche, entre flics qui tirent à balles réelles et manifestants armés de couteaux et de bâtons. Il y aurait six morts, trois dans chaque camp. A Afrin, des combats de rue au cours d’une mobilisation similaire feraient entre deux et six tués. Dans la nuit du mardi au mercredi, les affrontements se poursuivent à Alep faisant deux morts supplémentaires, et reprennent à Qamishli où six personnes seraient tuées. Les faits prennent maintenant une autre tournure, certaines tribus arabes participeraient depuis le début de la semaine à la répression, en attaquant notamment des villages à majorité kurde de concert avec les flics, pour venger les Arabes tués à Qamishli. Alors, ceux qui ont les premiers interprété la révolte suivant un point de vue ethniciste, les membres des partis kurdes, reprochent maintenant à Damas « de vouloir créer un conflit arabo-kurde ». Si par exemple 100 commerces kurdes ont été incendiés à Hassakeh lors des émeutes, ce ne peut être qu’à l’instigation des services secrets syriens. Calomnié par tous les employés de la pensée dominante, le mouvement initial contre les flics et le gouvernement se change effectivement en conflit ethnique. De cette manière, il s’épuise, tourne à vide, sa suite n’appartient plus qu’à ceux qui l’ont détourné de ses premières visées.

Une fois la partie perdue, les gueux ont encore à subir la répression post-émeute. Al-Assad joue un double jeu ; s’il libère, pour montrer sa bonne volonté, quelques centaines de manifestants arrêtés lors des troubles dans les banlieues de Damas, les rafles se poursuivent dans le Nord-Ouest où des centaines de personnes viennent rejoindre les milliers déjà embastillées. Le chiffre des arrestations (au moins 2 000) alors dévoilé démontre l’ampleur qu’a pu prendre ce début d’insurrection. Et malheureusement aussi comment, malgré une rupture aussi radicale, les divisions en place peuvent fonctionner par endroits de façon quasiment autonome. Ici elles n’ont eu besoin que d’être répétées par la voix de quelques conservateurs de ce monde pour asphyxier le début d’une mise en cause qui semblait pourtant autrement prometteuse.




Première rédaction en avril 2005, révisé pour publication en juillet 2007


Documents utilisés :

04-03-13 - Al Bawaba -- Israeli report Syrian forces kill some 30 demonstrators
04-03-13 - AP Yahoo! News -- One Killed at Syria Soccer Funeral Riot
04-03-13 - AP Yahoo! Sport -- Emeutes lors des funérailles de victimes tués lors d'une bousculade dans un stade syrien
04-03-13 - BBC NEWS -- Syria Kurds die in football riots
04-03-13 - El Periódico -- Diez fallecidos en Siria por los enfrentamientos entre simpatizantes de dos clubs de fútbol
04-03-13 - The Guardian -- Syria Soccer Victim Funeral Erupts in Riot
04-03-13 - Le Vif -- Syrie : 14 morts lors de heurts entre police et Kurdes
04-03-13 - Online.ie -- Five killed in Syrian soccer riot
04-03-14 - AP Yahoo! News -- Calm Restored After Syria Soccer Riots
04-03-14 - Courrier International -- Damas impose le retour à l'ordre dans les régions kurdes
04-03-14 - Information Source --  Riot Acts
04-03-14 - Khaleej Times -- 60 Kurds detained after rioting at Syria’s embassy in Brussels
04-03-14 - Middle East online -- 14 Syrian Kurds killed in clashes in Qameshli
04-03-15 - Arabic News -- In protest of al-Qamishli incidents, some 30 Kurds broke into the Syrian embassy in Brussels, detained
04-03-15 - The Guardian -- At least 15 die as football rioting spreads in Syria
04-03-15 - Le Figaro -- Damas réprime de violentes manifestations kurdes
04-03-15 - Libération -- Syrie: heurts meurtriers entre police et Kurdes
04-03-15 - Swissinfo -- Kurds riot in Syria
04-03-15 - The Daily Star -- Weekend violence leaves Syrians seeking answers
04-03-16 - Al-Jazeerah -- Syrian religious leaders call for unity after riots
04-03-16 - Arabic News -- Damascus accuses arrivals from neighbors, denies the existence of a Kurdish problem
04-03-16 - Boston.com -- Tension unabated after riots in Syria
04-03-16 - Middle East Newsline -- SYRIA ARRESTS HUNDREDS OF KURDS
04-03-16 - RADIO FREE EUROPE -- Iraq: Kurdish Protests In Syria, Iran Raising Concerns
04-03-17 - AJC -- 8 die in Syria Kurdish Clashes
04-03-17 - AFP Yahoo! Actualités -- Syrie: les affrontements dégénèrent dans le nord, 30 Kurdes tués en 5 jours
04-03-17 - Courrier International -- Heurts en Syrie : 35 morts depuis vendredi, Damas accuse des « parties étrangères »
04-03-17 - The Guardian -- Clashes between Syrian Kurds and Arabs claim more victims
04-03-17 - PhillyBurbs -- 5 Die in Kurd Clash in Syria
04-03-18 - Arab News --   Dozens killed in Syrian clashes
04-03-18 - Arabic News -- Some 17 Kurds killed, confrontation increases pressures in Syria
04-03-18 - Libération -- Répression antikurdes en Syrie
04-03-19 - Al Jazeera -- Fires Burning After Kurd Riots in Syria
04-03-21 - Arab News -- Syrian Authorities Release 600 Kurds After Unrest
04-03-21 - VOA News -- Syrian-Kurdish Clashes Present Syrian President with Political Crisis
04-03-22 - Truth News -- Protestors Denouce Syrian Treatment
04-03-25 - National Review Online -- The Kurdish Cry
04-04-12 - startercontenttemplate -- Over 1,000 more Kurds held in Syria
04-05-02 - Swissinfo -- Assad says no foreign hand in Kurd riots





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