Une expérience d'assemblée en France au printemps 2006 – Critique de l'AG en lutte    





Préambule



Les humains font le monde et le monde leur échappe. Au premier abord, l’affirmation peut paraître triviale mais elle contient un puissant paradoxe : l’ensemble de la pensée se dérobe au genre humain qui pourtant le produit. Dans sa progression, l’histoire tend à l’exacerbation d’un tel paradoxe. On pourrait dire que l’humanité échappe à l’humanité, et que ça commence à se voir. Nature et dieu, autrefois seules entités autorisées à se disputer la conduite du monde, ont perdu de leur centralité ne laissant plus que des traces diffuses, dispersées. Mais voilà, ce qui produit nature et dieu, le processus par lequel la pensée des humains se sépare d’eux, n’en reste pas moins à l’œuvre et de façon toujours plus accrue suivant l’expansion démographique. Quelques-uns s’entendent aujourd’hui pour lui conserver le nom d’aliénation, sur la base de son acception hégélienne, même si son sens et son utilisation ont notablement évolué depuis l’époque où, du fait de sa vulgarisation, il concentrait en lui tous les maux de la société. Dans la conscience même et en se communiquant, en s’extériorisant, la pensée se transforme, échappe aux individus, s’aliène ; son essence même devient autre. Saisi comme phénomène inévitable, ce mouvement de la pensée du genre dévoile l’étendue de sa richesse, le nous comme totalité, comme territoire vierge à découvrir et comme sujet à accomplir. Occulté et refoulé, le même phénomène se joue des consciences, altère la perception du tout, laisse les rênes aux choses contre des humains divisés, impuissants et soumis.

Nous pensons que le débat sur la totalité se joue là, en tant que conflit entre ceux qui dissimulent le phénomène exponentiel de l’aliénation et ceux qui le révèlent pour s’y confronter. De par sa nature même, l’aliénation ne laisse plus saisir deux camps clairement définis comme masses d’individus, les partis sont identifiables en fonction des moments. Ils ne sont pas déterminés entièrement par un donné, ils se déterminent aussi par des choix. Le premier parti est le parti dominant, celui de la conservation, de l’ordre, de la gestion, qui travaille à empêcher le débat sur la totalité. Le second est constitué de tous ceux qui se révoltent dans le monde, au moment où ils le font. Nous considérons leur pratique, le négatif, comme moteur de l’histoire, comme ce par quoi nous pouvons comprendre le monde parce que par leur biais surgit la nouveauté, ce que l’humanité découvre en actes.

Mais la révolte ne peut être appréhendée qu’à partir de la connaissance de toutes ses expressions particulières. Pour sortir de la simple particularité, elle demande à être comprise dans sa totalité. Alors, pour satisfaire l’exigence de ne formuler un discours sur le monde qu’à partir de la manifestation de ce qui le change, il faut se donner les moyens de connaître l’ensemble de ces « faits négatifs » qui jaillissent comme autant de débuts possibles du débat sur tout. D’autres avant nous ont posé cette condition et ont en conséquence élaboré une méthode pour s’y conformer. Nous avons choisi d’adopter un mode de fonctionnement très proche qui consiste à se doter d’un observatoire permettant par le détournement de l’information dominante d’isoler les faits, d’en retrouver le fil, l’unité, de tisser les liens entre des révoltes maintenues séparées dans l’organisation du récit journalistique. Pour sortir des discours idéologiques qui partent de présupposés inamovibles, immuables, et qui adaptent les faits à ce qu’ils ont préétabli, il nous a fallu adopter la position isolée de l’observateur tout en sachant en quoi notre projet la remet en cause, se propose aussi à terme de la supprimer.

Nous partons de ce que nous savons des révoltes modernes, que ce savoir provienne des résultats de notre observation ou de ceux obtenus par d’autres à l’aide d’une méthode analogue qui donne la primauté aux faits. Aujourd’hui les faits de révolte de mars 2006 en France, parce que nous y avons pris part et parce que nous prenons maintenant la parole pour en critiquer les limites, implique l’exposition de ce que nous comprenons de l’évolution du monde à travers le négatif et ce qui obstrue sa progression. Se côtoient ainsi deux manières de connaître les faits, deux rapports à la connaissance, celui de l’observateur et celui de l’acteur ou du témoin. Il ne s’agit pas de donner à ces faits particuliers une place disproportionnée parce que nous y avons participé. Il faut les situer dans l’époque, et, après la défaite, confronter ce qu’ils ont été à ce qui se joue ailleurs sur le théâtre des opérations. De plus, ce que l’on sait de la révolte moderne et de ce qui manque à son dépassement a grandement influé sur notre décision de répondre à l’appel à la constitution de l’assemblée du 20 mars, future AG en lutte. Il est donc important de considérer cet événement et ses éléments les plus remarquables du point de vue de la situation générale et de ce qui y a conduit, tant pour justifier l’intérêt que nous y avons porté, c'est-à-dire le possible que nous y avons vu, que pour faire l’analyse de ses principales lacunes et contrer le traitement qu’en ont fait les commentateurs autorisés.

C’est d’abord dans sa forme même que la révolte s’est modifiée au cours des dernières décennies et sans que ces modifications et leur unité atteignent une véritable notoriété. Le monde est en effet organisé pour taire ou calomnier les expressions d’insatisfaction offensives modernes. Alors que ce changement dans la forme est inévitablement changement dans le contenu, progrès, dépassement du contenu gelé par les partis et idéologies de toutes sortes.

Par plusieurs assauts successifs, les révoltés modernes ont rompu dans leur pratique avec l’encadrement idéologique et policier issu de la contre-révolution bolchevique, et du faux débat sur le mode de gestion imposé par les récupérateurs de la révolte et leurs concurrents. L’émeute moderne a été cette pratique ; ce moment de la négativité « simple » où toute médiation consciente susceptible de diriger les actes de ses participants est prise de vitesse, excluant préméditation et hiérarchie. La conscience y est dépassée par un phénomène collectif où l’émotion prend le pas sur une rationalité qui n’autorise plus que le constat. Depuis la révolution en Iran où elle est apparue au monde, puis entre 1988 et 1993 où elle s’est généralisée quasi-simultanément à l’échelle du globe accélérant notamment la chute des Etats staliniens, l’émeute moderne s’est répandue pour ne plus constituer que le dernier commencement possible de la remise en cause de tout, seule manifestation de vie, ultime étincelle.

Sous sa forme moderne, l’émeute a été le négatif d’une époque, révélatrice du mouvement général de l’aliénation et critique en actes de l’organisation de son occultation.

Mais l’émeute ne suffit pas, elle inaugure seulement le débat, dessine ses conditions. Si elle semble aujourd’hui plus présente encore qu’il y a quinze ans, elle a aussi perdu de sa capacité à s’étendre, à ouvrir immédiatement les perspectives historiques de l’insurrection. C’est son évidence même qui semble maintenant faire défaut à sa progression parce que le monde qu’elle attaquait directement à l’époque précédente s’est transformé. La négativité « simple » tire sa force, sa profondeur, de ce qu’elle nie, de ce avec quoi elle rompt, chaque destruction est un cap de franchi, permet l’éclosion de pensée neuve. Le sujet collectif ébauché dans l’émeute tire sa consistance de ce qu’il a en face, or la consistance du monde attaqué par les émeutiers modernes s’est considérablement diluée. De la réorganisation post-guerre froide où le faux débat est finalement révélé à la situation actuelle où les gestionnaires n’ont plus que la menace du terrorisme pour justifier l’absence – ou le perpétuel ajournement – de projet pour la société, le questionnement sur le sens a été laissé vacant, sans réponse. En étendant leur empire, la marchandise et l’information propagent cette absence de sens comme normalité, comme état naturel. Ces deux types de médiation ne peuvent être considérés comme sujets, ils se sont seulement imposés toujours plus profondément en gardiens omnipotents du rapport social, en colons de la communication. La pensée dominante qu’ils véhiculent ne porte que sur la perpétuation et la conservation de ce qui est là, la communication totale autonomisée aux dépens des humains mais qui les engage tous.

Les deux révoltes les plus importantes de la seconde moitié des années 1990 ont consisté en des attaques pratiques des moyens de la communication autonomisée. En Albanie en 1997 et en Indonésie en 1998, le pillage a été la principale caractéristique du soulèvement des gueux. Au cours de ces deux explosions de colère, des hordes de pauvres non encadrés ont pratiqué une razzia sur ce qui les maintient séparés au quotidien, ce qui leur promet sans jamais les satisfaire, ce à quoi l’accès est conditionné par la soumission, et qui est le sacré de l’époque moderne. Le point culminant de cet assaut a été la mise à sac quasi complète de Jakarta, la capitale indonésienne, du 13 au 15 mai 1998. Dans le pillage tel qu’il s’est consommé ici, s’entame la désacralisation de la marchandise, la mise en cause de sa centralité. En temps normal objet de convoitise, elle a été le plus souvent détruite après avoir été arrachée des commerces, qui partirent eux-mêmes en fumée. Trop isolées et malheureusement non simultanées, ces deux révoltes ont été battues, récupérées ou épuisées, sans avoir donné lieu au débat qu’appelait logiquement la profonde brèche qu’elles avaient ouverte.

Il faut attendre jusqu’en 2001 pour voir deux tentatives de poursuivre le débat après l’émeute. En Algérie et en Argentine, deux types d’organisations sont apparus à la suite d’intenses ruptures pratiques. Dans le premier de ces deux Etats, la révolte forte mais extrêmement concentrée contre l’Etat et qui a laissé indemnes la marchandise et les journalistes, a donné naissance à ce qui pouvait sembler de prime abord une auto-organisation des émeutiers. Finalement, loin de continuer sur la base de ce que l’émeute avait posé, les coordinations de Kabylie se sont révélées des organes complètement inaptes au débat : fonctionnement représentatif et faussement horizontal, réunions réservées aux adultes, relent identitaire, leaders, collusion avec la presse. En Argentine en revanche, le soulèvement du mois de décembre n’a pas épargné la marchandise, et il semble qu’on puisse en partie attribuer à cette différence la supériorité qualitative de l’après-émeute qui a eu lieu. Les pauvres de Buenos Aires, mis dans la rue par les conséquences de la faillite de l’Etat, y sont restés après les pillages, les manifestations massives, les affrontements avec les flics, et la chute de deux présidents en quelques jours. Face à la banqueroute du pays dont ils ont été les principales « victimes », ils ont exprimé en actes et en paroles le rejet de leurs gestionnaires et de l’ordre qui permet l’usurpation du pouvoir. « Que se vayan todos » (« qu’ils s’en aillent tous ») y fut le slogan principal, la constitution d’assemblées de quartier sa traduction pratique. Par leur origine, leur forme, leur mode de fonctionnement – elles étaient ouvertes à tous et la parole de chacun y était respectée – ces assemblées sont apparues comme le moyen possible de dépasser la simple émeute, de pousser le débat au-delà de la rupture initiale qui le conditionne et qui l’appelle. Une organisation est née qui permet la libération de paroles sans Etat, ni marchandise, ni information dominante. De plus, cette nouveauté s’est accompagnée dans ce riche mouvement d’une pratique significative de l’époque : le blocage de routes en tant qu’acte offensif s’est affirmé comme une réplique négative à la dépossession de tous par le mouvement incontrôlé de la pensée, dont la circulation routière massive autorégulée est l’exemplaire expression visible.

Face à ce négatif qui selon ce que nous en savons se manifeste encore régulièrement aujourd’hui, même si c’est davantage sur le mode de l’émeute que sur celui de son dépassement dans le débat parlé, l’ennemi possède un puissant pare-feu. Par un essor proportionnel à celui de l’aliénation, les spécialistes de l’information jouent dorénavant un rôle essentiel dans le devenir des actes de révolte. A l’échelle du monde, cet intermédiaire autodésigné entre les pauvres a pris la forme d’un véritable parti, ce corollairement à son acquisition du monopole de la parole publique sur les faits. C’est davantage une conception commune des choses, une somme de certitudes morales et idéologiques qui unissent cette profession qu’une concertation consciente. Concrètement cela se traduit par une hostilité systématique à toute expression de négativité non récupérable, et par une réduction de ces expressions à des épiphénomènes rattachables aux catégories dominantes (économie, nation, race, ethnie, religion), imputables à des facteurs objectifs. Le mensonge n’est plus formel, sur les faits, comme au temps de l’information d’Etat, il est dans l’organisation de leur compte-rendu, dans leur subordination au discours censé les expliquer. C’est ainsi un travail permanent de réduction voire d’occultation, comme de surexposition d’événements qui ne valent plus que pour confirmer ce que l’on savait déjà avant qu’ils n’aient lieu. Les acteurs de la révolte sont dépossédés du sens de leurs actes toujours réinscrits dans un présent perpétuel, et rendus publics suivant une grille d’interprétation immuable. Ici, la nouveauté est toujours cachée, ce qui en porte le nom toujours du réchauffé.

Plus généralement, le juvénile parti de l’information, en relais de la pensée dominante moderne, véhicule l’effacement progressif de toute compréhension du point de vue de la totalité, comme l’effacement de la conception du temps historique, saisi dans son irréversibilité, au profit du quotidien individuel voué à la répétition. Il est l’instrument de la propagande comme son principal dupe, la pensée middleclass qu’il diffuse lui doit son apparition et sa domination. Car si la fin du mouvement ouvrier a permis l’éclatement des carcans marxistes, le camp de la conservation s’est aussi adapté à cette évolution. Le ventre mou de la société occidentale est devenu un modèle, la prétendue majorité mondiale, institué ainsi par les journalistes qui en font partie et le représentent à merveille.

La middleclass n’est ni une catégorie économique ni une catégorie sociologique, elle désigne un état, un rapport au monde que les explications économique et sociologique ne pourraient décrire que partiellement. Résultat des progrès les plus récents de l’aliénation, elle est conditionnée par la soumission et la collaboration aux moyens de communication dominants, et vise, du fait de sa capacité à s’autoreprésenter comme l’abouti, à s’étendre de manière hégémonique. De façon générale, on pourrait dire qu’elle est la manifestation de la conservation, positivité historique, thèse, à un moment de l’histoire où le nœud du conflit porte sur l’actualité même de l’histoire. Elle est le chien de garde de l’aliénation qui ignore l’existence de son maître. Encore une fois, elle n’est pas entièrement perceptible en termes d’individus, car tout en soutenant le mensonge sur leur intégrité, elle procède de leur dissolution, les traverse plus qu’elle ne les emplit.

L’Occident est la terre d’élection de la middleclass. L’exportation de ses valeurs et conceptions hors de ses frontières prend la forme d’une néo-colonisation, elles sont imposées par la force là où les conditions ne sont pas réunies pour se propager par le seul prosélytisme. Point de départ de cette campagne idéologique, l’Occident est un consortium d’Etats dont le périmètre et l’influence se sont étendus depuis la dissolution du bloc bureaucratique. Ce territoire dont fait aussi bien partie le Canada que l’Australie, se distingue comme tête de pont de la soumission à la marchandise. L’Etat y est clairement inféodé à ses exigences et s’est vu ravir le contrôle du discours public par l’information dominante, la séparation entre les humains y a atteint ce qui paraît son point extrême. Une telle misère ne trouve pourtant que rarement là son négatif, la vision middleclass la travestit au contraire en apogée. Est ainsi entérinée la remise des commandes aux choses. C’est une dictature sans dictateur sinon une pensée séparée de son émetteur : la masse médiocre satisfaite d’avoir le choix alors qu’elle n’a fait que celui de son abdication.

La révolution en Iran a révélé le déplacement géographique du négatif, le terrain sur lequel il s’était exprimé au cours des deux siècles précédents n’est plus son centre. Avec la fin du mouvement ouvrier, la révolte a changé de forme et de contenu, elle a aussi changé de lieu. Jouée sans conscience par des adolescents intrépides ou menée par ceux qui n’ont plus rien à perdre, joyeuse et dure, incontrôlable et offensive, elle surgit aujourd’hui en Algérie, en Bolivie, au Yémen ou en Chine. L’Occident n’en donne généralement qu’un ersatz figé et ritualisé, largement relayé par l’information pour qu’il passe pour la seule contestation existante. Des traditionnelles pérégrinations altermondialistes calées sur le calendrier des chefs d’Etat aux défilés plaintifs et périodiques contre le démantèlement de l’Etat, c’est la même indignation officielle et tolérée qui n’exprime que son appartenance à ce qui est là, que son désir de le conserver.

Mû par la dialectique typique des petits propriétaires, entre bonheur simulé et angoisse, le petit enclos occidental continue à se faire progressivement forteresse. Une zone habitable est ménagée, protégée. A la périphérie, est rejetée la plèbe, la grande majorité silencieuse, à laquelle il suffit de ne donner qu’une très faible et très orientée représentation dans le discours public pour qu’elle ne se sache pas en tant que telle. Le phénomène se produit également à l’intérieur même de la forteresse comme l’avait remarqué la Bibliothèque des Emeutes. Les plus pauvres matériellement sont refoulés à la périphérie des grandes villes [1]. Si bien que pour le malheur de l’Etat, il s’est développé là une gueuserie.

En France, on a pu voir depuis le milieu des années 80 puis surtout au début de la décennie suivante, ces zones menacer d’exploser. Mais pour le bonheur de l’Etat, conjointement au développement d’un négatif, s’est creusé un fossé entre les pauvres. Le massif mouvement social de 1995, au lieu de rejoindre les émeutiers des quartiers dans leur offensive et leur détermination, n’a su que se couper de ces alliés potentiels sur lesquels il pouvait prendre exemple, limitant sa portée à de faibles revendications pour tenter de préserver l’Etat social, cette usurpation si justement mise à mal en actes dans les banlieues peu de temps auparavant voire au même moment. On a vu là la middleclass à l’œuvre, lorsqu’elle n’est plus l’apanage des classes moyennes, mais que les pauvres reprennent sa morale, ses valeurs, son conformisme.

Plus récemment, alors que les quelques expressions gueuses occidentales végétaient en hooliganisme et en beuveries estudiantines, certains signes nouveaux ont fait leur apparition. Des pillards de la Nouvelle-Orléans aux petits enragés de Belfast, des pauvres non domestiqués apparaissent dans l’information au cours du second semestre 2005, au cœur même de la forteresse. Tandis qu’à Ceuta et Melilla, d’autres l’assaillent et tentent de franchir ses remparts.

En France, le même phénomène émerge plus significativement encore. A l’automne, l’unanime aversion des jeunes des quartiers périphériques pour le premier flic du pays déclenche une révolte pratiquée simultanément dans les cités qui ne la connaissaient jusque-là que successivement. A la suite d’une bavure, des combats de rue avec les flics et des destructions commencent à Clichy-sous-Bois à la fin du mois d’octobre et s’étendent rapidement à une bonne partie de l’Ile-de-France puis aux villes de province. La fronde va se concentrer sur l’Etat et ses institutions, touchant moins significativement la marchandise et les informateurs. Par groupes de quelques dizaines à 300, les adolescents déterminés s’en prennent à leur triste décor, en particulier aux voitures de leurs « voisins », signe qu’ils n’entendent rien conserver de ce qui les entoure. Durant plus de deux semaines, c’est un incendie sans représentants ni porte-parole, qui n’exprime que la négation brute et immédiate.

Mais si les foyers se multiplient à grande échelle, cela n’entraîne pas pour autant une progression qualitative, la profusion de discours explicatifs sur l’événement recouvre rapidement l’inconnu libéré par la situation. Que les observateurs officiels insistent sur une explication identitaire, sociale ou économique des faits, il s’agit toujours de consacrer la prétendue séparation essentielle entre les auteurs des troubles (délinquants ou victimes sociales) et le reste des pauvres (les honnêtes gens, les riverains), comme de poser clairement des limites aux actes en les objectivant. Circonscrire ce qui se jouait là à une catégorie de la population, les jeunes de banlieue, la caillera, a évidemment été rendu possible par des faiblesses pratiques de la révolte même. Il ne semble pas y avoir eu de véritable émeute dans ce mouvement baptisé rétrospectivement « les émeutes de novembre ». En termes d’effectifs, de rencontres, de cibles visées, d’affrontements directs, les faits ne semblent pas avoir permis à leurs auteurs de transcender cette identité qui leur colle à la peau jusque dans l’événement négatif, dans la situation pourtant nouvelle, créée par eux. Dans un sens comme dans l’autre, le résultat de ce cloisonnement est d’empêcher toute jonction entre les pauvres susceptibles de se reconnaître une insatisfaction commune. Contrairement à ce que proclamait une partie de la presse internationale, Paris n’a pas brûlé au cours de ce mois de novembre.

Un tel événement n’en reste pas moins typique de la révolte moderne, dans sa négativité « simple » et sa spontanéité initiale, comme est typique la manière dont il a été battu, dont il s’est épuisé. La répression étatique directe n’est décisive que parce que toute perspective historique est niée préalablement par l’ensemble de ceux qui confisquent les moyens de communication et dont l’influence est d’autant plus forte en territoire middleclass.

A l’échelle du monde, les acteurs de faits négatifs sont soumis à cette problématique, comment donner collectivement une suite au débat contre la dépossession du sens par l’information dominante, contre les divisions qu’elle impose ? Comment poursuivre après l’émeute sans perdre ce qu’elle pose comme exigences, comme principes négatifs ? Les expériences de 2001 sont là comme premiers essais, avec l’ensemble de leurs défauts comme avec ce qu’elles ont montré de neuf, de possible. Le parti de la vérification pratique, de l’histoire, ne peut se passer d’élaborer sa médiation, sa nécessité s’impose, et les assembléistes argentins ont montré que son organisation n’est pas vouée inéluctablement à trahir les actes qui la permettent.

Maintenant que les certitudes rudimentaires qui nourrissaient sa potentialité se dissipent, l’immédiateté de l’émeute demande plus que jamais à être dépassée. L’évolution des actes négatifs semble aller dans ce sens mais quand même le repère de l’explosion originelle qu’est l’émeute manque, leur évaluation devient plus malaisée. Sachant que le débat n’est possible que si ceux qui le mènent se sont affranchis de ce qui l’empêche en temps normal. Le débat parlé peut-il s’engager sans avoir été inauguré par les déflagrations de la rue ?

Cantonnés par la force des choses à une position d’observateurs, car situés au milieu de la répugnante domination middleclass, c’est avec ces questions que nous-mêmes étions aux prises avant que ne commence le mouvement étudiant contre le CPE à la fin de l’hiver 2005. L’assemblée constituée le 20 mars, dans le sillage de plusieurs faits négatifs relativement faibles mais déterminants pour le dépassement qu’ils dessinaient, nous a paru la possibilité d’y trouver des réponses pratiques. Plus généralement, le temps que nous y avons participé, nous l’avons fait avec la conviction d’y jouer nos vies, d’y jouer le monde. Il s’agissait d’étendre ce possible que nos consciences savaient pourtant modeste, de prendre part à son exploration, cela en se prêtant au jeu de l’aliénation, sans programme préconçu ni direction à imposer.   

Le temps du possible passé, notre récit de ce qui a eu lieu, s’il a aussi pour but de faire la lumière sur ce qui a été éclipsé par la calomnie des informateurs en place, ne peut prendre la forme d’un témoignage qui prétendrait à l’illusoire objectivité qu’ils prisent eux-mêmes tant. Cela ne signifie évidemment pas que nous puissions mentir sur les faits. Ce qui est dit ici est ce que nous avons vu, mais seulement le point de vue de quelques participants. Nous aurions préféré que l’assemblée s’exprime elle-même sur le sujet, elle n’a malheureusement pas su aller jusque-là. Pour cette raison, ce texte est aussi et surtout une critique de toutes les insuffisances qui se sont opposées à la poursuite du débat contre sa version spectaculaire.





1. Aux Etats-Unis, la situation, inverse jusque-là, semble depuis quelques années suivre cette même tendance d’un nettoyage des centres-villes.





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