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Partis pris et présupposés initiaux



Engagement
Situer notre temps
Le rôle possible de l’observation
Objet et principes de base de notre activité d'observation



Engagement


Invitations au Débat sur la Totalité résulte de l’association de quelques individus sur la base de leur propre insatisfaction, unis par la ferme volonté, contre une tendance de plus en plus générale, de ne pas la ravaler, de ne pas l’étouffer. Pour nous, il s’agissait avant tout de se tenir à ce simple engagement de départ, fondé sur le refus de s’oublier dans ce qui est mensongèrement présenté comme la vie par le radotage ininterrompu des haut-parleurs de supermarchés et des commentateurs salariés.

Tout commence pour chacun dans le particulier sordide, par l’expérience de la fade survie, des existences séparées, de la soumission généralisée à l’absurdité du travail. Au milieu de cette grisaille, la vie ne se rencontre que rarement. L’époque est à l’abdication. Il est devenu exceptionnel de trouver l’écho de son propre dégoût sinon entaché des traces souvent indélébiles du renoncement désabusé. Notre alliance s’est faite dans ce trou, au milieu de cette misère, c’est de là que nous parlons aujourd’hui. La conjugaison d’une colère sûre d’elle-même, d’une négativité qui ne soit pas une posture, au désir de l’accomplissement, au goût du jeu, est à l’origine de notre collaboration.

Au-delà de ce quotidien qui aurait dû rester notre seul horizon, au-delà du particulier, nous avons voulu comprendre de façon la plus générale possible les conditions avec lesquelles nous avions à faire, nous avons voulu savoir précisément ce avec quoi il fallait en découdre. Plus attentivement encore, nous devions saisir les manifestations de ce que nous pourrions reconnaître comme la mise en cause la plus conséquente d’un statu quo donné quotidiennement pour immuable. Dans le monde unifié par la marchandise, il s’agissait de lier notre propre insatisfaction, comprise dialectiquement comme une négativité indissociable d’un désir, à celle que nous pourrions constater à l’œuvre ailleurs. Les raisons de la voir s’exprimer nous paraissent nombreuses. Une, à la base de toutes, essentielle : nos vies nous filent entre les mains, notre temps se perd, et, depuis le remplacement des derniers souverains par de ternes gestionnaires, c’est dorénavant le lot de toute l’humanité. Ainsi, l’écart entre ce qui peut être vécu, qui est soigneusement occulté, et le peu, ou plus souvent le rien, dont il faudrait se suffire, reste incommensurable. Voilà l’urgence qui nous lie dans l’association que nous formons, et ce par quoi tous nous sommes liés au-delà de cette association ; en se soumettant le rapport social de l’ensemble des humains, les moyens de communication dominants assurent la pérennité des règles du jeu qui déterminent un tel moment, une telle époque.

Il n’y a pas d’accomplissement pour l’individu seul, le nôtre dépend essentiellement de celui de tous les autres pauvres en vie ici et maintenant et il passe par la suppression de ce qui médiatise les humains contre eux. C’est de ce constat, aux implications immédiatement scandaleuses, que nous partons.

Comme éléments de l’humanité, nous dépendons de la révolte pratique qui a lieu partout dans le monde. Contre le volontarisme borné issu de la mauvaise observation que la révolte est absente et contre l’impuissance assumée des spectateurs de l’immuable, nous avons simplement voulu faire preuve d’une conséquence minimale : prendre connaissance de la partie en cours, et des forces en présence, pour y prendre part ; garder l’orgueil de s’y confronter sans en réduire l’enjeu.

De la recherche de ce négatif, nous portons maintenant les premiers résultats sur l’Internet. Choix hautement contestable tant ce lieu, pour ce qui concerne le domaine du discours, est désormais majoritairement dédié à la célébration du renoncement, à la prétention dérisoire à la maîtrise théorique, ou plus banalement aux salmigondis d’esclaves satisfaits. Mais c’est pour essayer d’y faire entendre les actes collectifs par lesquels il nous a paru que des humains ridiculisaient une telle indigence qui voudrait se faire passer pour le tout.



Situer notre temps


Nous pensons qu’au moins depuis la révolution française la nouveauté pour l’humanité naît de la révolte des pauvres, les pauvres étant ceux qui n’ont aucun pouvoir sur l’emploi de leur vie – les seuls actes des gestionnaires (un temps appelés « bourgeois », dorénavant  « décideurs », pour nous « valets parmi les pauvres ») sont des actes de police, de conservation, principalement des guerres. C’est à partir de ce point de vue que nous essayons de situer l’époque dans laquelle nous sommes. Il s’agit d’un présupposé qui peut paraître très discutable aujourd’hui, mais qui se vérifiait encore aisément il y a peu, sur lequel chacun pouvait globalement s’entendre en prenant connaissance des faits. Il dit simplement que dans l’histoire, l’initiative, l’invention, le mouvement proviennent de la plèbe quand elle critique en actes la société qu’elle subit. 

De 1793 à 1848, il aura fallu près de soixante ans avant de voir succéder aux acteurs anonymes de la révolution française une nouvelle génération de révoltés dans le monde. De même, cinquante ans séparent la révolution russe des troubles les plus conséquents venus fissurer la glaciation de la guerre froide, cette mesure de gestionnaires complices. Ces périodes de gel sont longues, même si quelques étincelles viennent en annoncer la fonte (1830, 1905, 1956, par exemple). Il y est asséné la conviction que le changement opéré, en apparence fondamental, est une réussite, une libération, et dès lors que la situation n’appelle plus qu’à être défendue. La menace des tenants de la restauration devient le principal point d’appui des nouveaux maîtres qui travaillent à faire taire la critique, à imposer le « nouveau » mode de penser dominant, l’idéologie qui a su prendre en compte certains aspects de la dispute pour y mettre fin.


Le zénith de la révolution iranienne a eu lieu il y a 28 ans. C'est-à-dire qu’on peut considérer, au regard des événements négatifs qui se sont produits depuis, et sans vouloir faire d’analogie qui sous-entendrait un quelconque déterminisme, que la nature de sa contre-révolution constitue toujours ce qui maintient la société actuelle en l’état. On pourrait dire que l’on est toujours dans la contre-révolution iranienne. L’occultation du négatif et la glorification du présent dans le discours dominant en sont des signes tout à fait typiques.

Entendons-nous sur la notion de révolution. Contrairement à l’une de ces définitions courantes, qui lui ôte toute la pertinence de son usage, nous ne l’employons pas pour désigner un changement de régime dans un Etat particulier. Elle est le moment où l’idée que les humains se font du monde change parce qu’ils sont alors les acteurs subjectifs de son changement effectif. Il s’agit par conséquent d’un phénomène sans autre limite spatiale que tout l’espace connu, et qui concerne davantage la suppression du principe même d’Etat que celle de quelques valets ici ou là. De même, on ne peut réduire une révolution à son climax. Moins encore aujourd’hui au stade avancé de l’unification mondiale qu’au moment de la révolution française, elle n’est l’affaire de quelques heures ni de quelques jours.

De ses prémices à la fin des années 60 à ses manifestations les plus récentes au début des années 90, la dernière vague de révoltes – dont la désignation provient de son moment le plus fort : la révolution iranienne – a ébranlé les puissances chargées de conserver la société capitaliste. L’équilibre entre capitalisme libéral et capitalisme d’Etat a cédé. Il s’est exprimé, durant l’ensemble de ce mouvement du négatif, une aversion égale pour la colonisation marchande accélérée et pour l’encadrement bureaucratique marxiste. Et elle a d’abord surgi de cette zone du monde qui avait été reléguée aux oubliettes de l’histoire dans la représentation dominante, dans le spectacle, qui l’unifiait alors sous l’appellation de tiers-monde. 

L’Iran et le Nicaragua ont été les principaux théâtres de ce changement d’époque. C’est à Téhéran que des humains semblent s’être, ensemble, approchés au plus près de la prise pour objet de la totalité. De ces premiers épicentres jusqu’aux banlieues anglaises et la Pologne, ce fut une charge soudaine et profonde contre le matérialisme et l’économisme régnants. Des pauvres, souvent très jeunes, imperméables aux vieilles idéologies, commencèrent à fracasser ce qui, en sacralisant la survie, les empêchait de vivre. Le prolétariat, ce sujet historique que les théories « révolutionnaires » d’antan avaient modélisé, n’était plus reconnaissable chez ces adolescents pressés qui firent alors l’histoire sans parti ni syndicat. Appelés à la rescousse, récupérateurs religieux et gauchistes commencèrent quant à eux à prendre du galon.

A la fin des années 80, l’émeute moderne devient la marque de fabrique de cette nouvelle génération de gueux qui ne veut plus rien savoir des façons de voir et de faire de ses aînés. Ce sont l’Intifada, l’insurrection birmane, puis « Octobre 88 » en Algérie, qui inaugurent plusieurs années d’offensive émeutière. Les Etats d’Europe de l’Est et leurs voisins d’Asie centrale, qui n’appartiennent plus pour longtemps à l’URSS, se trouvent aux prises avec des agitations populaires. De toutes parts, les bureaucraties staliniennes prennent l’eau. Le déplacement du négatif se confirme. Les plus importants foyers de la révolte s’allument en Afrique (Algérie, Somalie, Zaïre) et dans le sous-continent indien (Bangladesh, Népal, Inde). En Amérique du Sud, seul le Venezuela paraît touché par des troubles conséquents, tandis que le Moyen-Orient, soumis depuis la révolution en Iran à plusieurs guerres majeures (Iran-Iraq, Liban, Golfe, et, plus à l’est, Afghanistan), connaît une révolte importante avec le soulèvement massif contre l’Etat iraquien au cours de l’année 1991.

Partout où elle éclate, la colère collective s’exprime de façon analogue. Elle n’est pas organisée, s’accompagne de pillages, privilégie la destruction plutôt que les revendications et le discours. Mais, outre la répression directe, elle fait face à de nouveaux ennemis, de nouvelles méthodes. De moins en moins contrôlée par l’Etat, l’information occidentale s’est trouvée une sorte d’autonomie. Par le biais de sa relation ou de son occultation des faits de révolte, et à partir d’un point de vue anti-historique, elle participe à leur répression. Ici on tait la portée négative des événements mis en lumière en les ethnicisant, on cache l’ubiquité des actes offensifs à l’échelle du monde pour grossir l’influence des particularismes et des contextes locaux. Là, au contraire, des insurrections sont réduites à des détails au détour d’un entrefilet, alors qu’on voue par ailleurs les premières pages aux spectacles internationaux (chute du mur de Berlin, Tienanmen, guerre du Golfe). Si bien que l’assaut de cette génération de gueux passe inaperçu pour la majeure partie des humains, dont ses acteurs eux-mêmes. Ce qui est dangereux pour le pouvoir isolé n’est plus complètement dissimulé, il est seulement calomnié pour que plus personne ne puisse s’y reconnaître.

L’absence de communication entre les émeutiers de tous les lieux du globe s’avère le principal écueil pour ce parti pratique. En l’état, ce sont des observateurs qui parlent à leur place. L’information ne joue pas seule ce rôle, elle passe par des intermédiaires qui, le plus souvent, lui doivent leur poste. Pour ce faire, les récupérateurs marxistes, discrédités partout, ne font plus l’affaire. Islamistes étatistes et réformateurs middleclass se disputent l’héritage. Là où cette récupération ne suffit pas, quand les choses sont allées trop loin, comme sur le continent africain, c’est la guerre, « civile » le plus souvent, qui éteint les velléités subversives.

Montée en grade et mondialisation de l’information, écroulement de la division des humains en classes sociales et de l’opposition spectaculaire issue de la contre-révolution russe, déplacement de la révolte et modifications de son expression, voilà une partie de ce qui s’est donné à voir dans ce grand conflit, dont la publicité s’est révélée enjeu à court terme et moyen décisif.

Il se déroule, aux abords du siècle suivant, une réorganisation du monde par ceux qui s’emploient à le conserver. Les nouveaux parapets sont installés, les assaillants repoussés et renvoyés à de prétendues particularités ethniques, raciales ou nationales. Plus que jamais la marchandise dicte le processus d'unification, tandis qu’une homogénéisation de la morale, des modes de vie, des mœurs, des conceptions, s’applique partout sur le modèle de l’individu occidental dans son quotidien. La révolte n’est plus qu’intermittente, des situations insurrectionnelles ont lieu, mais, isolées, elles se succèdent sans se trouver ; d’abord des séries d’émeutes au Bahreïn au milieu de la décennie, l’insurrection albanaise ensuite, enfin l’incendie en Indonésie suivi d’escarmouches prometteuses au Yémen et en Algérie. Il se dessine un portrait de l’insatisfaction pratique une fois la tentative marxienne de lui donner une unité jetée avec l’eau du bain marxiste : la vigueur de l’attaque ne se suffit plus à elle-même, les perspectives ne se trouvent plus seulement dans la suppression d’un adversaire ni dans le passé théorisé de la révolte, les productions théoriques manquent pour se forger un langage.

On peut voir l’année 2001 comme la sortie de cette période transitoire, même si de nouveaux fronts semblent s’être déjà ouverts l’année précédente sans parvenir à une visibilité importante dans l’information, par exemple en Bolivie et en Chine. Au printemps, il éclate sur le territoire algérien la plus forte multiplication d’émeutes et d’affrontements contre l’Etat depuis la chute de Suharto trois ans auparavant à Jakarta. Deux principales vagues offensives dans les villes et villages de Kabylie prennent pour cibles chiens de garde et représentations étatiques. De cette furieuse bataille débouche une organisation partisane de la protestation, pour ne pas dire de la révolte, tandis que celle-ci commence à s’étendre au reste de l’Algérie. A travers ses gendarmes et ses représentants de tous bords, c’est le pouvoir qui est attaqué et l’iniquité qui le caractérise, appelée « hogra » par les pauvres de cet Etat. Après avoir bravé la répression, la colère dans la rue va finir par se ritualiser. L’organisation kabyle a figé un discours, établi des perspectives limitées sans se donner les moyens de les mettre en discussion. En bon soutien middleclass, l’information francophone algérienne s’en est faite l’écho. D’une mise en cause possible de l’Etat, le mouvement s’est dirigé vers la seule mise en cause de la dictature de Bouteflika, qui plus est en Kabylie, sa portée universelle s’en est ainsi trouvée dissoute.

A la fin de la même année, alors que des émeutes majeures l’ont ponctuée d’Addis-Abeba jusqu’au Manipur, ce sont les pauvres d’Argentine qui se soulèvent après que l’Etat a essayé d’éponger ses dettes avec l’argent de leurs comptes en banque. Plus clairement encore qu’en Algérie, c’est toute la représentation politique qui est rejetée. Une nouvelle fois en quelques mois, la révolte pousse ses acteurs à s’inventer une organisation propre, et, comme en Algérie, ils le font avec d’autres intentions que celles d’y trouver un simple palliatif aux encadrements traditionnels et étatiques. La gestion, cette trivialité que la morale économiste sacralise et dont elle fait le cœur indiscutable de l’organisation sociale, n’est pas le motif de leur communication. Au contraire, il s’agit de pratiquer la communication une fois expurgée de ce qui la contraint en temps normal. Sur les ruines d’un pouvoir méprisé, elle se cherche, elle se découvre, lorsqu’on décide ensemble de la manière de la mener hors de toute prédétermination. L’apparition de cette préoccupation dans la pratique des pauvres en révolte fait de 2001 ce moment charnière, celui d’un possible, certes isolé alors, mais qui s’est révélé. 

2001 est aussi le moment où finit concrètement cette décennie de latence qui a succédé à la fin officielle de la guerre froide. Les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis donnent au terrorisme islamiste une place de choix sur la scène du spectacle international, couronnant l’instauration progressive d’une nouvelle bipolarité dans le camp de la conservation. Au moment de l’effondrement de l’opposition mondiale basée sur la gestion, les islamistes ont su être, depuis l’Iran jusqu’à l’Algérie, les plus sûrs récupérateurs de la critique en actes du matérialisme et de la marchandise. Moyen de gouvernance éprouvé par le passé, depuis la Russie tsariste du début du siècle jusqu’à l’Italie des années 1970, le terrorisme est, lui, mis à profit pour amplifier la menace et, par sa malléabilité, assurer à l’Etat la possibilité d’entretenir cette menace suivant son bon vouloir. Sur la base de cet opportun mariage, l’entreprise totalitaire d’homogénéisation middleclass se poursuit sous une forme plus belliciste qu’au cours des années 1990.


C’est le temps qui vient ensuite que nous prenons plus directement pour objet, sur la base de cette considération du caractère contre-révolutionnaire de l’époque, mais aussi à la lueur des mouvements sociaux qui en ont manifesté la critique. Nous le faisons à partir d’une confrontation à l’information dominante qui n’est plus soumise à son rythme quotidien, à la consommation de ses fragments distribués au jour le jour, à l’entretien d’une utile amnésie, à la reproduction permanente de son point de vue ; mais qui, fondée sur une hostilité déclarée, est pensée et méthodique. 



Le rôle possible de l’observation


Contre les déblatérations d’intellectuels séparés et soumis, la publicité de la misère, par des temps qui passaient pour glorieux, parut aux situationnistes le moyen adéquat de s’en prendre aux fondements de la société marchande. Prenant la méthode de Marx pour exemple, cette critique s’appuya à partir du milieu des années 1960 sur les événements les plus récents au cours desquels des humains avaient sérieusement remis en question les visions et idéologies alors dominantes. Au cours de la décennie précédente, le collectif Socialisme ou Barbarie avait déjà su mettre en évidence le caractère révolutionnaire des soulèvements ouvriers dans les pays de l’Est de l’Europe en se basant sur des faits que staliniens et capitalistes libéraux calomniaient, chacun suivant leurs propres intérêts. La démolition du faux choix et la révélation de la vraie complicité des conservateurs appelaient à sortir des dogmes existants, la meilleure manière de le faire consistait à rendre compte de ce qui avait lieu dans les rues.

Les apparents héritiers de ces théoriciens critiques n’ont généralement gardé que les résultats sans se préoccuper outre mesure de la méthode, comme les marxistes avaient déjà pu le faire avec la théorie de Marx. Post-situs et ultragauche, progénitures des théories radicales de cette génération antérieure, ont en commun la fâcheuse tendance de considérer que la conscience qu’ils ont du monde prime toujours sur les événements qui s’y produisent, en partant du principe que les événements du passé expliquent ceux à venir dans leur totalité. Niant ainsi, de concert avec les idéologues d’autres bords, toute nouveauté possible des révoltes contemporaines, quand l’histoire démontre pourtant qu’elle est justement, hier comme aujourd’hui, l’irruption de la nouveauté.

Contre ce mépris des faits, il y eut bien, au début des années 1980, quelques groupes, tels Les fossoyeurs du vieux monde et Revue de préhistoire contemporaine, qui avaient rompu avec l’orthodoxie marxo-situationniste alors répandue dans les milieux dits radicaux, qui firent la publicité de certaines révoltes de leur temps en s’essayant à en dégager les spécificités nouvelles. Mais il revient à la Bibliothèque des émeutes, quelques années plus tard, d’avoir systématisé une pratique de l’observation du mouvement du négatif.

Ses membres mirent au point une méthode pour prendre connaissance des faits de révolte dans le monde à partir de ce qu’en rapportait l’information, « les médias », qui s’articulaient alors principalement autour de la presse écrite. Il s’agissait d’une observation fondée sur la prise en considération de cette force conservatrice en plein essor, qui s’arrogeait à ce moment-là le pouvoir exclusif d’organiser la communication au sujet des événements nouveaux pour l’humanité. A partir d’un parti pris radicalement ennemi de cet observateur s’affirmant neutre, à partir de la compréhension des façons de voir de cet intermédiaire en fin d’homogénéisation, la Bibliothèque des émeutes entreprit d’extirper les faits de la part rédactionnelle des articles, de l’interprétation journalistique qui se les soumettait. En recoupant les articles disponibles sur un événement, il apparaissait un ensemble de faits inaccessibles à partir d’un seul d’entre eux, et un sens souvent en contradiction avec les conclusions qu’en tiraient leurs rédacteurs. Contre l’apparente illisibilité de l’époque, on pouvait donc se servir de cette force anti-historique qui s’employait à cultiver cette illisibilité, pour savoir ce qui se jouait alors dans l’histoire des hommes. 

Ce détournement permit de mettre en évidence le foisonnement de faits de révolte au tournant de la décennie des années 1990, et, à partir d’une vue globale, l’unité de ces faits qui prenaient pour la majeure partie d’entre eux la forme de l’émeute. C’était comme si l’organisation avait déserté le camp de l’histoire, comme si le discours lui-même était trop chargé des vieux fardeaux de la raison. Comme si le négatif, la rupture avec le quotidien verrouillé, avec la séparation par les choses, ne passait plus que par le moment de l’effervescence collective, quand la vie se découvre dans l’émotion partagée de la critique en actes, quand il faut que les choses aillent vite. De ce grand bouillonnement dont la spontanéité et l’urgence ont fait la force et la faiblesse, n’est pas né un dépassement de la pratique de l’émeute. Le commencement de communication qui s’établissait entre émeutiers dans les rues des villes du monde, ne s’établissait pas entre ces villes, entre les émeutiers dans le monde. L’unité de leurs actes n’apparut clairement que dans le compte-rendu relativement confidentiel qu’en fit la Bibliothèque des émeutes. La pratique de l’observation critique semblait alors le moyen possible de contrer les effets séparateurs de l’information en s’affranchissant de son empire.

Pour ces observateurs, l’enjeu du moment pour l’humanité tenait dans la question de l’aliénation. Que fait naître la communication des humains ? Quelle maîtrise est possible sur la pensée collective ? Par quoi la communication est-elle dominée ? Par quoi la maîtrise de la pensée collective est-elle rendue impossible ?

Les premiers travaux de la Bibliothèque des émeutes, principalement axés sur les faits, sur leur découverte et leur publicité, donnèrent lieu par la suite à des développements théoriques. Ils furent poursuivis par l’Observatoire de téléologie. Il était question de refléter dans la conscience les puissants fracas qui avaient secoué, davantage en actes qu’en mots, les digues du parti de la conservation. Traduire cette subjectivité radicale et soudaine, s’essayer à une proposition d’interprétation de sa remise en cause de tout ; des concepts, de l’absolu, de l’infini. 

A l’initiative de ce groupe, un congrès de téléologie eut lieu à l’automne 2002. Certains d’entre nous y participèrent. Il y fut beaucoup question des derniers soulèvements importants d’Argentine et d’Algérie, l’une de ses principales résolutions fut de réactiver une activité d’observation, abandonnée depuis la dissolution de la B.E. Il s’agissait de mettre en place un nouveau moyen de détourner l’information dominante en tenant compte de son évolution. En 2003, d’importants différends sur la façon de fonctionner ensemble mirent fin à l’élaboration commune de cette activité.

Nous l’avons poursuivie de notre côté, en formalisant une méthode, en acquérant des réflexes, des connaissances générales nécessaires, en reconstituant une organisation. Malgré le caractère inabouti du traitement de ce que nous avons pu voir, il nous a semblé important de commencer à en faire part. Simplement parce qu’il s’y montre déjà un panorama de l’époque qui n’apparaît nulle part sinon.




Objet et principes de base de notre activité d'observation


S’il est important de faire part de l’ensemble de ces choix, conceptions et partis pris initiaux, c’est pour donner à voir d’où nous partons. Nous affichons nos présupposés pour qu’ils puissent être remis en cause, nous affirmons notre subjectivité pour que notre point de vue sur les faits puisse être compris. 


Faits négatifs


Notre observation se porte sur les événements par lesquels les humains rompent avec ce qui organise la communication contre eux, nous considérons cette rupture comme le début possible du débat maîtrisé, c’est-à-dire de la communication sur des bases critiques. Il s’agit d’explorer les faits de révolte dans le monde en pensant que s’y trouve la richesse de l’époque, et par conséquent que s’y jouent les possibilités de dépasser notre propre situation.

Au travers d’événements en apparence séparés par des contextes particuliers se dévoilent des tendances, des manières et des cibles similaires. Ce sont des actes auxquels l’universalité de ce qu’ils commencent à mettre en cause confère une dimension générique : la question qu’ils soulèvent et la critique qu’ils manifestent concernent l’humanité entière. Nous utilisons pour cette raison la notion de « négatif » pour identifier de tels faits, estimant qu’ils sont la négation radicale de ce qui domine à l’échelle mondiale. En s’affranchissant de ce qui d’ordinaire les met en rapport, en brisant l’organisation du quotidien, leurs auteurs entament une libération, accèdent à une situation de sujet, projettent la possibilité d’une maîtrise collective.

Nous prenons pour objet des moments, des ouvertures. Le négatif ne vaut que parce qu’il dessine un dépassement, l’accès à un approfondissement de tout, à une connaissance pratique. L’issue et la continuation de chacun de ces embryons sont très indécises. Rien n’est joué d’avance, on entre ici sur le terrain de l’imprévisible, de l’oscillation, de la colère au plaisir, du rien à l’aspiration au tout, de la négation immédiate aux projets les plus ambitieux.


Suivant ce que nous avons été amenés à comprendre de l’époque précédente, notre regard s’est tourné vers l’émeute moderne, c’est cette manifestation collective de l’insatisfaction que nous avons recherchée en premier lieu. Mais nous sommes en quête de nouveauté, nous n’avons pas figé l’émeute comme la pratique idéale, elle n’est jusqu’ici que le minimum, le début encore nécessaire d’un plus vaste débat. Notre dispositif doit laisser possible la découverte d’autres faits, la prise en compte d’autres types d’événements. Pour ce faire, il nous a semblé important de définir les conditions « de départ » sans lesquelles il nous paraît que l’événement observé ne peut être considéré comme un « fait négatif » :


Nous avons fait le choix d’observer des actes collectifs, parce que supérieurs en terme de possible, aux manifestations de révolte individuelle. C’est précisément le lien social nouveau qui se crée dans le moment de révolte qui nous importe. Dans l’acte négatif, les identités, contraintes en temps normal, commencent à être supprimées, les acteurs s’identifient désormais par rapport à ce qu’ils sont en train de réaliser et qu’aucun d’entre eux n’a prémédité. Il y a une égalité de base dans l’engagement entre tous les anonymes qui se révoltent au moment de cette rencontre imprévue. Personne n’agit sous la contrainte. Il ne doit y avoir ni organisation préexistante – à notre connaissance, toutes les organisations, existantes aujourd’hui, et en mesure d’organiser des rassemblements, sont ennemies de la révolte – ni hiérarchie : le choix est libre, de participer ou non à ce qui est mis en jeu.

Pour cela, il nous a semblé qu’en dessous de 200 protagonistes, le risque est important que cette rencontre n’ait pas lieu, que la plupart des participants se connaissent déjà et qu’ils conservent pour cette raison les rapports et rôles qui étaient les leurs avant les faits.

Ces actes doivent être offensifs. Il importe que soient dépassées la défense ou la promotion d’intérêts particuliers, liés à l’ordre ancien de la société ou à la mise en cause partielle de cet ordre qui la tolère alors, dont on commence justement à rejeter, discuter, critiquer les principes. De même, il est indispensable que le rassemblement de personnes trouve sa raison d’être, ce qui le définit alors essentiellement, dans l’attaque contre une ou plusieurs forces conservatrices de l’ordre actuel de la société, voire des conceptions qui le soutiennent. L’offensive se mesure également à l’intensité et à la nature des actes de destruction, s’ils deviennent centraux en surpassant les conditions qui les ont fait naître ou si, au contraire, ils y restent soumis par leur faiblesse ou leur peu d’envergure.

Etat, marchandise et information dominante sont les principales forces autonomes qui empêchent le libre débat des humains sur leur vie. Personne n’échappe à leur médiation. Chaque charge collective contre l’une ou l’autre de leurs représentations nous paraît un possible pas vers la critique de leur domination. Destructions de bâtiments étatiques, pillages de commerces, attaques de journalistes, ces pratiques collectives ouvrent des brèches, façonnent des perspectives, libèrent une puissance subjective. Nous retenons les émotions contemporaines qui touchent significativement ces cibles. 


Ces critères de base nous servent à repérer un événement dans l’information, ils nous indiquent le possible moment fondateur d’une communication authentique entre des individus, lorsque la rupture ouvre un inconnu et appelle à son exploration. Ils nous permettent de disqualifier des faits aux limites rédhibitoires, par exemple les manifestations ou grèves encadrées sans débordements significatifs, les protestations dans des lieux clos (mutinerie dans des prisons sans évasion significative, protestation même violente dans les universités) ou des contextes confinés (émeute ritualisée de type altermondialiste par exemple).

On verra que si l’émeute reste un repère essentiel pour situer le négatif, elle vaut surtout comme moment initial, le débat et l’offensive pouvant ensuite prendre d’autres formes sans perdre pour autant sa portée subversive.

Une classification plus précise des faits négatifs que nous avons pu observer est disponible dans la présentation de la chronologie générale de la révolte sur la période 2003-2006.



Avertissements


Il faut d’abord dire, à propos de chaque événement que nous observons, qu’à l’inverse de l’expert, à l’inverse du spécialiste, nous ne visons pas l’exhaustivité. Nous avons fait le choix de privilégier une vision d’ensemble, parfois au détriment de l’investigation détaillée sur un événement particulier. Ceci est d’abord déterminé par nos possibilités, le temps dont nous disposons, le nombre limité d’individus que nous sommes ; dans le cas où il nous serait possible de les traiter en conservant une vue globale, nous ne sacrifierions évidemment pas des éléments supplémentaires potentiellement instructifs. C’est aussi un choix décidé à partir d’une façon de concevoir la pensée. Du point de vue de notre objet d’observation, il nous a semblé plus juste d’essayer de saisir la révolte dans sa plus grande généralité, pour lire le rapport entre ses manifestations particulières, que de se focaliser exclusivement sur l’une ou l’autre de ces manifestations particulières. Contrairement à la pratique universitaire, nous n’isolons pas définitivement de la totalité l’objet de notre analyse, en s’imaginant ainsi mieux le comprendre. Il s’agit au contraire de conserver le tout comme repère au risque, sinon, de se perdre dans des analyses parcellaires. De même, l’accumulation d’un maximum d’informations sur un événement particulier ne nous semble pas le gage d’une meilleure connaissance, quand cette quête ne connaît plus de terme et qu’elle ne sert qu’à repousser toujours le moment où il faut arrêter un avis.

Avec l’affirmation de notre parti pris à propos des événements dont nous rendons compte, ce souci de considérer le général est la base méthodologique de notre activité. Pour l’instant, la chronologie 2003-2006 a cette fonction de replacer, les uns par rapport aux autres, l’ensemble des faits négatifs observés sur la période.

Une telle exigence méthodologique n’indique pas pour autant une prétention à l’omniscience. Elle demande seulement de porter son regard au plus loin, d’acquérir ainsi une mesure, une capacité d’appréciation. Ce n’est qu’en confrontant l’ensemble des faits négatifs accessibles qu’on peut espérer tracer le plus juste portrait de ce qu’est la révolte de l’époque. Pour autant, nous restons dépendants de ce que rapporte l’information dominante, de l’orientation de ses projecteurs, de ce qu’elle laisse dans l’ombre.* Nos comptes-rendus restent, eux, relatifs à nos présupposés d’individus isolés. Nos efforts pour être le plus rigoureux possible ne signifient pas la volonté d’une recherche de scientificité, ni celle d’ériger un système abouti, d’atteindre une vérité dans la théorie.

Notre relation des faits est la plus juste possible mais nous revendiquons ensuite l’incomplétude de nos résultats, de nos conclusions. Ils sont propositions, interprétations à débattre. Un tel observatoire en appelle d’autres, il ne se suffit pas à lui-même, n’entend pas se limiter au remplacement d’une représentation par une autre. Comme arme contre la fixation de la représentation, contre sa fétichisation actuelle, il se veut avant tout moyen de communication.

Nous éviterons donc les jugements péremptoires à propos de ce que les faits mis en évidence nous disent, à propos de ce qu’il faut en déduire. La première étape est de rendre la visibilité de leur unité et de montrer que ce détournement critique de l’information dominante est possible. Que les catégories, les motifs, les causes, les limites, dans lesquels elle enferme la révolte restent relatifs à son parti pris, à ses présupposés. 

Nous veillerons également à ne pas nous égarer dans des interprétations fantasmées et à signaler quand nous mettons les pieds sur le terrain toutefois indispensable de la spéculation.



 avril 2007


* Correction dans cette phrase le 23 août 2007 : « ses projecteurs » au lieu de « ces projecteurs ».



    Partis pris et présupposés initiaux


Invitations au Débat sur la Totalité