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La protestation des forajidos d’avril 2005 en Equateur




Apparition et déroulement du mouvement



Au mois de décembre 2004, Lucio Gutiérrez, président de l’Equateur en poste depuis deux ans, manigance pour obtenir une cour suprême de justice (CSJ) à sa botte – les juges virés avaient entrepris une procédure de destitution à son encontre, pour corruption. Dans les trois premiers mois de 2005, divers gestionnaires concurrents manifestent leur mécontentement, contre ce qu’ils qualifient de dérive dictatoriale au détriment de l’Etat de droit, ou d’atteinte à ce qu’ils conçoivent comme la « démocratie ». De façon grossière, mais c’est bien suffisant pour traiter de ces engeances aux différends si superficiels tant prévaut leur collusion idéologique, le camp de ces mécontents se partage plutôt en deux : d’un côté les partis politiques d’opposition (ID, Gauche démocratique ; PSC, Parti social chrétien ; PK, Pachakutik) au service de leurs dirigeants, de l’autre ces « organisations sociales » sous la coupe de leurs dirigeants, dont les plus influentes en Equateur sont sans doute les « représentantes » des « indigènes » avec la Conaie (Confédération des nationalités indigènes de l’Equateur) principalement, entre autres « Coordination des mouvements sociaux », secteurs chrétiens, universitaires, « groupe participation citoyenne », « forum urbain » – dans le cours de la protestation, plusieurs de ces structures apparaîtront réunies dans une « Assemblée des peuples indigènes ».

D’abord, ce sont des membres de partis politiques qui s’agitent sur le devant de la scène, maires de Quito et de Guayaquil, et préfet de la province de Pichincha, où se situe la capitale. Au début du mois de janvier, les deux premiers entament leurs seconds mandats, après être sortis victorieux des élections d’octobre précédent – il semble que ce moment, en renforçant ce genre d’opposants au gouvernement, ait été une des raisons pour lesquelles Gutiérrez s’en est pris à la CSJ sous leur influence, offrant ainsi l’occasion à ses adversaires de faire monter la mayonnaise d’une « crise institutionnelle » censée leur profiter. En conséquence, à l’appel des gestionnaires en chef de chaque ville, une « marche blanche » a lieu le mercredi 26 janvier à Guayaquil, puis une « marche pour la démocratie » le mercredi 16 février à Quito. Alors, ça paraît plutôt défiler bien en rangs suivant les mots d’ordre et les symboliques fixés en amont. Pour compléter ce tableau sans saveur parce que son cadre si restreint et son dessin si schématique semblent bien conformes à ce qu’ils décrivent, ces mêmes jours des contre-manifestations sont organisées en soutien du gouvernement.

A la fin du mois de mars, la CSJ blanchit deux anciens présidents, et un ancien vice-président, accusés de corruption. Le 2 avril, l’un d’eux, Abdulá Bucaram – surnommé « le fou » il a été destitué en 1997 pour « incapacité mentale », mais sans doute sous la menace plus déterminante de la rue – fait son retour en Equateur depuis son exil au Panama. Il revient aux affaires en tant qu’allié de Gutiérrez, et s’annonce comme possible candidat aux élections présidentielles de 2006 – et comme Gutiérrez en 2002, son programme consiste à se représenter en Chávez équatorien. A partir de ce moment, et parce que cette réapparition du « fou » en constituerait la cause directe principale, les voix de la contestation anti-gouvernementale se font plus bruyantes : les mêmes opposants politiques lancent les mêmes appels à la mobilisation ; c’est alors qu’ils sont suivis par les dirigeants des « organisations sociales » mentionnées plus haut. Des « grèves illimitées », et des blocages de routes dans plusieurs régions, sont annoncés et planifiés ; tandis qu’apparaissent les mots d’ordre habituels, fonds de commerce des encadreurs des pauvres en Equateur et ailleurs en Amérique latine, contre l’ingérence US, contre les privatisations, contre le Traité de libre-échange. Ceci dit la fronde continue de se concentrer sur Gutiérrez pour l’exercice arbitraire du pouvoir qu’il se permet, sans vergogne, sans respect de ces apparences que la majorité de ses congénères a appris à promouvoir. En position de faiblesse dans la sphère des gestionnaires, Gutiérrez agit sur le mode « tous les moyens sont bons » : ce faisant il porte préjudice à l’ensemble de la sphère, puisque le mépris d’habitude dissimulé, enrobé des plus belles promesses et déclarations d’intention, s’affiche dans toute sa splendeur. De ce point de vue, l’agitation des opposants concurrents vise avant tout à sauver les apparences, Gutiérrez est par eux mis en cause au nom de la défense des valeurs de l’institution étatique moderne. C’est ainsi que la Conaie se justifie d’une alliance de circonstance avec des partis politiques auxquels elle s’oppose d’habitude.

Le mardi 5 avril, en protestation contre le retour de Bucaram et pour exiger la dissolution de la nouvelle CSJ, plus de 5 000 manifestants, avec parmi eux, et sans doute à leur tête, des dirigeants d’organisations sociales et autres gestionnaires locaux (conseillers municipaux, maires et préfets), défilent vers le « lieu de réunion des députés ». Par ailleurs postés en protection des principaux bâtiments de l’institution judiciaire, les flics interviennent contre l’avancée des protestataires, qui sont réprimés à la lacrymogène : les fumées affectent plus de 100 personnes (c'est-à-dire qu’elles sont prises en charge par des employés de la Croix rouge), et 6 sont blessées par des impacts de grenades de gaz. Le lendemain a lieu une marche du même genre (à laquelle prennent part le maire de Quito et le préfet de Pichincha, et pour l’essentiel semble-t-il des étudiants et employés de l’université catholique), à nouveau des lacrymogènes sont tirées par les flics, cette fois sans qu’il soit fait état de blessés. Il ne semble pas que d’autres rassemblements aient lieu dans les jours qui suivent, jusqu’à la semaine suivante où les différents meneurs de l’opposition, depuis Quito et en relation avec des maires et préfets d’autres villes, ont prévu l’organisation d’actions et de mobilisations plus amples.

Alors que la veille députés pro- et anti-gouvernementaux ont échoué à s’entendre pour restructurer la CSJ, le mercredi 13 avril les plans de l’opposition sont mis à exécution. Comme à Quito à l’appel du maire, dans les provinces d’Imbabura (dont la ville d’Ibarra), de Chimborazo, d’Azuay (dont la ville de Cuenca), de Loja, des paros et des marches sont organisés, sur plusieurs routes des blocages mis en place, par des groupes de personnes désignées comme indigènes, employés municipaux, étudiants et médecins, habitants et camionneurs, travailleurs judicaires et autres fonctionnaires. Dans la capitale et sa province, au centre du mouvement, des manifestants – qui seraient plusieurs milliers au total – défilent dans divers quartiers, perturbant la circulation. En plusieurs points des oppositions avec les flics sont signalées, lorsque ces derniers interviennent contre les rassemblements et les blocages. Le face-à-face le plus tendu aurait lieu aux abords du bâtiment de la CSJ, les manifestants sont arrosés de lacrymogènes. Au final, suite à cette série d’accrochages plus que d’affrontements tenaces, il y aurait d’une vingtaine à 79 blessés. Parmi les cris des manifestants, outre les appels à la démission de Gutiérrez, les « Oui à la démocratie ! Non à la dictature ! », l’argentin « Que se vayan todos » fait son apparition, dans le cours de cette journée où un mode différent de rassemblement s’initie : par le biais d’une sorte de radio libre, Radio la Luna, des appels sont lancés par des habitants de la capitale, qui provoquent la première « autoconvocation » de ce mois d’avril 2005 dans les rues de Quito, pour un « cacerolazo » en soirée où 5 000 personnes reprennent en chœur le mot d’ordre de démission du président.


A partir de ce mercredi, la dénonciation des agissements de Gutiérrez, et la contestation menée en conséquence, échappent au contrôle des discoureurs officiels des débuts, toujours présents mais qui passent au second plan. Sur la base de ce premier engagement d’un genre neuf, d’un ensemble d’anonymes répondant aux appels d’autres anonymes, les rassemblements se font quotidiens, et l’apparition du « Que se vayan todos » annonce une mise en cause susceptible d’aller au-delà de celle d’un seul et simple président autoritaire et corrompu. Reste pour la rue à s’approprier ce possible, à le traduire en d’autres actes, en d’autres mots.

Le jeudi 14, des manifestants se postent devant la résidence du président conspué, qui les traite de « forajidos » (« hors-la-loi ») : les protestataires endossent l’appellation, qui leur servira désormais à se reconnaître entre eux. De cette façon ils formalisent leur unité, dans ce moment, ce qui les différencie encore du mouvement encadré dominant jusque-là. Avec le cacerolazo, d’autres pratiques sont inventées : « el reventón », qui consiste à faire éclater des ballons en simultané ; « el rollazo », où des rouleaux de papier cul sont déroulés des balcons et voitures. Les téléphones portables chauffent comme moyen de ralliement – puis les lignes sont coupées par le gouvernement. C’est donc via la radio La Luna principalement, parce que ses dirigeants acceptent d’y ouvrir leurs ondes, que les rendez-vous se fixent, au goût du jour, suivant les propositions lancées par tel ou tel, pour des rassemblements à l’issue des journées de travail. Le vendredi 15, Gutiérrez tente une manœuvre et une démonstration de force, en annonçant la dissolution de la CSJ et l’instauration de l’état d’urgence dans la capitale. Le résultat est bien loin de l’effet escompté. Pour ce qui est de la CSJ, du point de vue de la rue la question n’est plus là, car c’est lui, Gutiérrez, qui devrait se dissoudre. Et la mesure sécuritaire d’exception ne vide pas les rues, au contraire elle paraît décupler la défiance des protestataires. Dès le vendredi soir « plusieurs milliers d’habitants de Quito » battent le pavé pour en faire montre ; le lendemain dès le matin c’est la même chose. Si le vice-président Alfredo Palacio désavoue son supérieur, qu’il qualifie de dictateur, tandis que sur un mode voisin gestionnaires US et européens désapprouvent l’état d’urgence, les chefs de l’armée déclarent encore leur soutien au président, mais semble-t-il sans grande conviction, puisqu’ils n’ordonnent pas à leurs troupes l’empêchement des manifestations désormais interdites. Dès ce samedi 16, le président se rétracte, il lève l’état d’urgence. Dans la soirée 2 000 manifestants avancent jusqu’aux abords du palais présidentiel, protégé depuis le mercredi au moins par des véhicules anti-émeutes et des barrières de fils barbelés. A nouveau ils sont dispersés à coups de grenades lacrymogènes, qui affectent encore des dizaines de personnes. Il y aurait une trentaine d’arrestations. La majorité des manifestants se disperse, quelques groupes demeurent dans les parages. Le dimanche 17, ils seraient au moins 10 000 à marcher jusqu’aux abords du Congrès, sans affrontements ou répression signalés, tandis que les députés s’entendent pour entériner la dissolution de la CSJ (car la seule décision du président ne respecterait pas la loi constitutionnelle). Le lundi 18, des universitaires prendraient la tête de la manifestation du jour, qui se voit barrer l’accès au palais présidentiel avec quelques affrontements qui font 5 blessés et une dizaine d’arrestations. Ces derniers jours, depuis le mercredi 13 jusqu’à ce lundi 18, on défile aussi dans les villes de Riobamba, Cuenca, Guayaquil, mais dans la continuité des modes de protestation d’avant l’apparition des forajidos à Quito.

Le mardi 19 avril, ceux-là s’assembleraient à plus de 50 000 dans la capitale, peut-être plus du double au plus fort de leur concentration, pour converger vers le palais national, que protègent des contingents de flics disposés en trois anneaux successifs autour de ce centre. Cette fois, la progression des protestataires, qui n’ont jamais été aussi nombreux, se fait plus dure, plus menaçante. « Los ‘forajidos’ avanzaron sin importarles la fuerte represión que policías y militares desataron con gases lacrimógenos. » A ces tirs de gaz et aux coups de matraques répondent des jets de pierres. Les deux premières lignes de défense policières sont franchies, mais la dernière résiste. Il y aurait d’une quarantaine à une centaine de blessés (dont 16 victimes de « traumatismes », les autres sont affectés par les gaz), et on relève le premier mort, un photographe d’origine chilienne qui, asphyxié, aurait succombé à un arrêt cardiaque.

Au contraire des jours précédents, où rassemblements et manifestations se convoquaient en soirée (mis à part le samedi 16 pour contester l’état d’urgence), et à la suite du durcissement de la confrontation de ce mardi 19, le lendemain les protestataires occupent les rues dès la matinée. Alors que la situation tend à prendre une tournure qui ne serait plus dangereuse que pour le seul Gutiérrez, une majorité de députés s’arrange pour prononcer sa destitution, tandis que le commandement de l’armée lui retire son soutien. Alors que l’ex-président s’enfuit de son palais en hélicoptère, des protestataires signifient en effet qu’ils ne se contentent pas de ce départ. Ils se pressent par centaines autour de l’édifice où est réunie la soixantaine de députés qui a prononcé la destitution, où est aussi présent le vice-président en passe de succéder à Gutiérrez, puis forcent les entrées de ce bâtiment, aux cris de « Que se vayan todos », « No queremos más circo », « Todos fuera », débordent les services de sécurité, débusquent les parlementaires « “de oficina en oficina” », en frappent certains, exigeant leur départ et menaçant de « someterlos a un “juicio popular” ». Le vice-président semble épargné par ce déferlement furieux, cependant des manifestants lui commanderaient de dissoudre le Congrès et de convoquer de nouvelles élections. D’autres manifestants (« cientos de jóvenes ») sont rassemblés aux abords du bâtiment de la banque centrale où se planquent le reste des parlementaires, également conspués. Comme la veille, il y a des affrontements plus évidents que la semaine précédente : aux abords du palais présidentiel où ce seraient des milliers d’étudiants qui se mesureraient aux flics tirant des gaz, ces derniers se retirant quand la nouvelle du départ de Gutiérrez est officialisée ; au ministère du bien-être social où une foule pénètre parce que s’y abriteraient des soutiens du président déchu, ces derniers auraient tiré sur des manifestants, les deux parties s’affrontent, le bâtiment est saccagé : du « bien-être social », on commence ainsi de régler la question ; de telles oppositions ont lieu dans d’autres zones de la capitale, notamment lorsque des protestataires veulent empêcher l’entrée en ville de bus chargés de « gens de la côte amenés (…) pour appuyer le gouvernement », c’est là que survient une deuxième mort parmi les protestataires – d’une femme qui chute d’une camionnette. Il y aurait encore une centaine de blessés ce jour-là, qui ne sont plus des « asphyxiés » pour leur majorité. Enfin, 3 000 personnes poursuivent l’hélicoptère de Gutiérrez jusqu’à l’aéroport qu’ils envahissent pour empêcher sa fuite. Contraint de se replier, l’ex-président trouve refuge à l’ambassade du Brésil.


Le jeudi 21 avril, Alfredo Palacio devient officiellement président : il s’affiche lui-même, et les commentateurs officiels ne manquent pas de le souligner, comme un non spécialiste de la politique. Entre ce jour et la semaine suivante, le gouvernement est reformé, ainsi qu’une autre coalition majoritaire au Congrès, qui entérine la refondation de la CSJ. Les opposants officiels des « organisations sociales » reviennent sur le devant de la scène, ou ils y sont remis par l’information : ils reconnaissent le président de substitution, non sans avertir, car à eux on la leur fait pas, qu’ils surveilleront de près ses agissements.


Du côté des fojaridos, on ne sait ce qu’il en est, ils disparaissent presque immédiatement après le mercredi 20. On sait qu’une centaine de personnes se rassemble, au moins le jeudi, devant l’ambassade du Brésil, Etat vers lequel Gutiérrez finit par s’échapper en exil le dimanche 24.  


Première rédaction en janvier 2007, révisé pour publication en octobre 2007





Des « forajidos » après le 20 avril 2005



Après l’élaboration de ce compte-rendu, sur le commencement de la contestation jusqu’à son intensification continue, dans les rues de Quito principalement et au cours des huit jours où se forme le mouvement des forajidos, des recherches complémentaires ont été menées. Leur but premier consistait à évaluer l’éventuelle prolongation de ce mouvement au-delà de ce premier pas, à savoir si ses moyens organisationnels apparemment neufs, et ses mots d’ordre les plus porteurs d’un approfondissement critique possible, auraient été davantage pris pour objet, discutés, renforcés par les anonymes qui s’étaient, collectivement, massivement, rendus maîtres de la rue. Pour preuve de cette possibilité, on pouvait considérer le « style » de cette conquête momentanée, peut-être plus propice à ce genre de prolongation, parce que la répression ne s’était pas abattue contre leur sédition à la façon rude et sanglante qu’on peut observer ailleurs – quoiqu’il se puisse aussi qu’il n’en ait pas été ainsi parce que leurs charges n’étaient pas si dangereuses qu’on peut les observer ailleurs, et parce que Gutiérrez paraît assez vite avoir été lâché par les chefs flics et militaires. 


Au sujet des suites au 20 avril, il faut tempérer l’observation qui précède, à savoir que les forajidos disparaîtraient presque immédiatement après cette date. C’est là plutôt ce qu’on constate sur la base de la première série d’articles examinés, dont le dernier est daté du 26 avril. Car des recherches complémentaires sur l’Internet ont permis de retrouver « leurs » traces, via deux sites principalement : le Centro de Medios Independientes équatorien (Indymedia), et un site/forum intitulé Todos Somos Forajidos.


En ce qui concerne le CMI, dont les archives ont été parcourues pour les mois d’avril et mai 2005, on y trouve des commentaires « partisans » du mouvement d’avril, qui divergent parfois suivant leurs partis pris particuliers, de degauches plus ou moins vieux ou altermondialistes, au milieu desquels apparaissent plusieurs signatures ou désignations apparemment collectives – « los Forajidos », « Asamblea de Forajidos Simon Bolivar », « los Forajidos Quiteños », « Asamblea de forajidos/as » – pour des appels à quelques actions (deux rassemblements auraient lieu les jeudi 5 et 12 mai 2005), et surtout pour publier des listes revendicatives censées traduire ou prolonger ce qui aurait commencé de se manifester dans le cours du mouvement d’avril. Comme constat général sur ce genre de revendications, on ne retrouve pas ce qui a justement pu y transparaître alors de plus radical, ou bien complètement noyé dans des ensembles rébarbatifs où réapparaissent surtout les mots d’ordre contre le Traité de libre échange, contre l’impérialisme US, contre les privatisations, soit tout ce qui compose d’habitude le discours réformiste degauche en Amérique latine, dont les tenants ont pourtant été renvoyés au second plan, par la rue, dans le courant du mois avril. Parmi les « entités » porteuses de ces visées confusionnistes, une « Asamblea soberana popular del Ecuador (Asamblea de forajidos/as) » paraît s’afficher comme la plus représentative, armée d’un manifeste où les mêmes mots d’ordre rebattus côtoient ce qui serait censé étayer l’expression d’aspirations nouvelles : c’est là le reflet de sa composition « autoconvoquée », puisqu’elle mêle représentants/participants d’« assemblées » d’une dizaine de villes ou régions et représentants d’une ribambelle d’organisations sociales préexistantes. En gros, sur la lancée du mouvement d’avril, il s’agit désormais de « refonder la république », par la convocation d’une assemblée constituante. Dans ce projet, la classe politique corrompue et les partis politiques anciens ne joueraient qu’un rôle minime ; et les rédacteurs du manifeste fondent la légitimité de leur assemblée sur le fait qu’elle aurait été reconnue par le président remplaçant au moment où il accédait à son poste. On voit qu’ici, pour le moins, on ne prend plus au mot le « Que se vayan todos », qu’on n’affiche que comme slogan pour mieux faire passer sa camelote.

Pour ce qui est du Todos Somos Forajidos (à l’adresse forajidos.org, émanant d’un autre site intitulé Mingasocial comunicación, « collectif interculturel » qui se présente en accompagnateur des mouvements sociaux en Equateur), ce site/forum est ouvert le 17 ou le 18 avril 2005 : de ce qui en apparaît encore aujourd’hui, aucune intention ne semble déclarée par ceux qui l’initient au moment où ils le font. On doit comprendre qu’il s’agit d’informer, de proposer, de se prononcer sur le mouvement en cours, voire d’utiliser cet espace dans le but d’y intervenir plus directement : c’est en effet ce que confirment les articles et nouvelles ensuite publiés, parcourus pour la période du 18 avril (date du plus ancien message archivé) à décembre 2005. Globalement, la lourdeur et la tristesse des interventions dominantes sur le CMI sont ici moins flagrantes, peut-être parce que cet espace est plus confidentiel, et qu’il naît en parallèle de l’agitation dans les rues. S’il y transparaît une certaine unité de vues, on pourrait la qualifier de citoyenniste. On y appelle à la formation d’« asambleas populares », on y rend compte d’une assemblée réunie à l’université Salesiana se prononçant pour le même projet d’une constituante, on y publie également au sujet d’une assemblée de « Mujeres Forajidas » ou de l’« asamblea del Pueblo en la Haya Holanda ». C’est un fourre-tout, certes alimenté sur la base d’une certaine adhésion commune, mais où se reproduit le même travers que via le CMI : la communication aux apparences critiques multiples prévaut, non l’idée de s’en rendre maître.

En définitive, à travers ces deux espaces virtuels où le mouvement des forajidos a laissé quelques traces au-delà du mois d’avril, on ne peut dire ce qu’il en advient d’autre, sinon qu’il ne semble pas s’être alors renforcé, organisé, constitué sur sa lancée inaugurale.       
 


Ce qui se prolonge en apparence résulte du mouvement supérieur de l’aliénation : l’unité un instant conquise par la masse des protestataires anonymes s’éclate en prétentions impuissantes de vouloir la maintenir, mais elle a déjà disparu. On assiste donc à des tentatives de récupérations de faible envergure, où des voix esseulées s’approprient les restes d’un mouvement important pour n’en retenir qu’un schéma figé à partir duquel des conceptions fanées et réchauffées sont réintroduites, qui pourraient par là passer pour du neuf. Certains se réclament d’un ensemble dont ils sont peut-être issus, mais dans le même temps ils le renvoient à l’arrière-plan, ce faisant ils en désavouent la dimension capitale. Là où une situation inédite avait été créée, susceptible par certains de ses aspects d’alimenter la fondation d’un discours nouveau, c’est-à-dire critique, le déversement de revendications connues, c’est-à-dire conservatrices, s’y substitue, et ce processus d’usurpation est comme camouflé par l’entremise de cette nouvelle marotte de la réaction moderne, qui consiste à multiplier des espaces de communication prétendument libres mais essentiellement limités.



Brouillages middleclass


L’illusion entretenue par la communication établie dans des intentions alternatives, voire contestatrices, ne sert qu’à l’évitement des questions centrales susceptibles d’être posées à partir de points de vue au moins aussi négatifs, à leur manière, que les assauts émeutiers les plus entiers dans l’époque actuelle. Que de tels assauts n’aient pas eu lieu en Equateur en avril 2005 – ce manque de rupture pratique dans les rues – pourrait expliquer l’absence de conséquence dans les discours formulés et dans les actes tentés au-delà. 

Plusieurs descriptions de journalistes, ainsi que d’autres commentateurs plus tardifs, insistent sur le fait que les forajidos auraient été dans leur majorité des personnes de la classe moyenne (d’après RISAL du 4 mai c’est surtout le cas jusqu’au mardi 19 avril, jour du rassemblement le plus massif où « les secteurs populaires rejoignent la protestation ») ; et que nombre d’entre eux étaient jeunes : des indices autorisent à penser que ces « jeunes » étaient pour beaucoup des étudiants.

Il se dessine là une tendance possiblement dominante chez les protestataires qui les placerait à l’opposé de la révolte moderne, dont les acteurs les plus conséquents sont plutôt, en général, contenus dans les catégories inférieures du point de vue de la « richesse » matérielle et de leur participation au maintien de la société en place. Il ne s’agit pas d’enfermer fatalement des humains dans les rôles qu’ils endossent au quotidien, mais de remarquer que la conformation à certaines places sociales, que l’habitude de certaines conditions de survie, sont parfois moins propices à la destruction historique de ce quotidien.

Les mêmes, qui ont mis collectivement en jeu la part la plus novatrice du mouvement d’avril, sont soumis dans le cours de ce mouvement à l’influence de pensées contradictoires avec cet élan. Parmi elles, une des plus néfastes est surtout produite par les informateurs professionnels, dont plusieurs s’enthousiasmeraient presque ouvertement pour la protestation en cours. Ils la légitiment, ils la reconnaissent dans son bon droit, parce que c’est selon eux la corruption des gestionnaires qui serait mise en cause, de façon centrale et comme but ultime. La protestation est ainsi promue pour mieux la limiter. D’opportuns témoins approuvent, dont un journaliste justement, de la radio La Luna : « "We are journalists, we are not political leaders. We are communicators, we are not social agitators," said Mr Tobar (directeur de la station), as dozens of people crowded on the stairs outside La Luna waiting for their opportunity to talk. » « Mr Tobar said the government of Mr Gutierrez cut the station's phone lines to try to prevent people communicating with it in mid-April. "So we gave out mobile phone numbers and because mobiles are so popular here in Ecuador, people turned into reporters on the street, calling and telling us what happened and sending text messages urging others to join the protests." » ; et un cinéaste qui passe par là : « "People are trying to get control of their fate as a nation. We are trying to really build a real democracy, a democracy that responds to the needs of the people. We are building a different country, a different society, a society that is for the people, by the people and the people should be in control." » Ici, journalistes et autres usurpateurs plus ou moins professionnels de la parole publique ne jouent pas seulement leur rôle répressif de l’extérieur, ils sont au cœur même du mouvement en cours ; et tous s’entendent pour valider la conception pauvre qu’ils s’en font comme sa vérité même. Dans la même veine, Clarín amalgame son jugement réducteur sur l’avril 2005 équatorien avec ce qu’il conserve dans sa mémoire de faussaire, à propos de l’insurrection argentine de 2001-2002, pour confirmer qu’il ne s’agirait toujours que d’en finir avec de mauvais gestionnaires. Ce faisant ils s’accordent avec ces politiciens dont les vieilles recettes n’opèrent plus, ces aspirants au pouvoir qui mettent l’idée d’assemblée à toutes leurs sales sauces, ces remplaçants parvenus à la tête de l’Etat qui promettront la tenue d’un référendum après consultation des citoyens réunis en « assemblées ». Et ce qu’ils s’emploient ainsi à véhiculer et à asseoir, c’est cette idéologie récente, qu’on pourrait nommer « l’assembléisme » : de la même manière que le soviétisme contre les soviets, que la pseudo démocratie dominante contre les perspectives de la pratiquer en vérité, il s’agit de consacrer des mots d’ordre, des principes, des déclarations d’intentions, mais vides de sens, tant ce qui est alors signifié n’a pour but aucune réalisation, mais seulement de le faire croire, pour le maintien réformiste des conditions qui en nient le projet.



Des assemblées à la base malgré tout ?


En dépit des obstacles liés à l’éloignement dans le temps et dans l’espace, en dépit des phénomènes de brouillages que les lignes qui précèdent s’essaient de clarifier, il semble cependant qu’on puisse croire qu’au-delà du 20 avril 2005, des anonymes ont tenté de continuer à se rassembler sur certaines bases négatives, propices à une libération et une élaboration de la parole suivant des enjeux collectifs et critiques.

C’est le relevé d’autres traces, et leur croisement, qui autorisent d’abord à le penser : si on les retient en priorité, s’esquisse un enchaînement suivant lequel des appels à se réunir en « asambleas populares » auraient été lancés et suivis au moins dans la semaine qui a mené au 20 avril 2005, pour qu’ensuite de telles réunions se répètent au-delà, jusqu’à ce que certaines d’entres elles se coordonnent peut-être. A propos de leurs « principes » d’organisation, il n’apparaît rien de sûr, sinon le rejet prononcé des modes de fonctionnement des partis politiques et de leurs leaderships, à partir duquel on peut envisager que la volonté ait été mise en jeu de fonder une souveraineté de la base, anti-hiérarchique.

C’est aussi l’idée que « l’assembléisme » ne se répandrait pas avec autant d’insistance si ce n’était pour prévenir et contrer des expériences d’auto-organisation dignes de ce nom ; d’autant que dans le cas particulier de l’Equateur en 2005, il serait étonnant que l’agitation qui a grandi dans le cours des huit jours entre le 13 et le 20 avril 2005, telle qu’on peut l’appréhender au-delà de ses représentations imposées, n’ait pas trouvé ses propres échos grâce à un engagement prolongé de ses propres acteurs, bien qu’il semble que ceux-ci n’aient émis aucune communication à ce sujet, qui déjà nous aiderait à annuler nos doutes.


Octobre 2007




Documents utilisés :

Relevé initial :
05-01-25 - El Comercio -- Protestas generan expectativa en el país
05-02-14 - El Comercio -- 5 000 policías protegerán la marcha del miércoles
05-02-16 - BBC -- Ecuador marchas en pro y en contra
05-04-06 - El Comercio -- Más de 100 asfixiados y seis heridos en las calles
05-04-13 - El Comercio -- Crisis judicial enfrenta Gobierno y oposición en calles de Quito
05-04-13 - El Comercio -- La manifestación toma fuerza en varios sectores de la ciudad
05-04-13 - El Comercio -- Policía repele a manifestantes con gases lacrimógenos en varios puntos de Quito
05-04-13 - World Peace Herald -- Protestors turn out in Ecuadorian capital
05-04-14 - Journal of Turkish Weekly -- Police, protesters clash in Ecuador's capital
05-04-16 - AP Yahoo! Actualités -- Etat d'urgence décrété en Equateur
05-04-17 - Clarín -- Levantan el estado de emergencia en Ecuador y la Corte sigue disuelta
05-04-17 - El Nacional -- La tranquilidad retornó a Quito tras disturbios cerca del Palacio presidencial
05-04-17 - Reuters Yahoo! Actualités -- Le président équatorien lève l'état d'urgence
05-04-18 - Clarín -- En Ecuador piden que se vayan todos los políticos
05-04-19 - AP Yahoo! Actualités – Equateur: Des milliers de manifestants s'opposent au président
05-04-19 - Reuters Yahoo! Actualités -- Le parlement équatorien veut tenter de renverser Lucio Guttierez
05-04-19 - ZNet -- Ecuadorian Protests
05-04-20 - ABC Digital -- Manifestantes golpean a diputados ecuatorianos
05-04-20 - Agencia Informativa Latinoamericana -- Chaos Reigns in Ecuadorian Capital
05-04-20 - Clarín -- Crece la protesta en Ecuador un muerto y 40 heridos en los choques
05-04-20 - El Pais -- Renunció comandante de la Policía ecuatoriana
05-04-20 - El Mundo -- La Policía de Ecuador reprime a miles de manifestantes que se dirigían hacia la sede presidencial
05-04-20 - Reuters -- Ecuador Police Tear Gas Protesters Near Palace
05-04-21 - AFP Yahoo! Actualités -- Normalisation en Equateur après le limogeage du président Gutierrez
05-04-21 - Estrella Digital -- El Congreso de Ecuador destituye al presidente Lucio Gutiérrez en medio de violentas protestas en las calles
05-04-21 - LatinReporters Yahoo! Actualités -- L'instabilité en Equateur menace la Colombie et le Pérou
05-04-21 - Le Monde -- La rue et les élus renversent le président Gutierrez en Equateur
05-04-21 - Swissinfo -- Ecuador president ousted
05-04-22 - Clarín -- La inestabilidad, ahora en Ecuador
05-04-22 - El Comercio -- Los disparos salieron desde el despacho de Bolívar González
05-04-22 - Las Vegas SUN -- Brazil Grants Asylum to Ecuador's Ousted
05-04-23 - Clarín -- Ecuador ¿primer 'Estado fallido' en Sudamérica
05-04-23 - Reuters Yahoo! Actualités -- Lucio Gutierrez juge son renversement illégal en Equateur
05-04-23 - RISAL -- Equateur  les présidents fuient, mais le système reste
05-04-24 - AP Yahoo! Actualités -- Equateur l'ex-président Gutiérrez en route vers le Brésil
05-04-24 - BBC NEWS -- Ecuador's 'open mike' revolution
05-04-24 - EL TIEMPO -- Así triunfó la ‘revolución de los forajidos’ en Ecuador
05-04-24 - Houston Chronicle -- Uprisings increasing in Latin American democracies
05-04-24 - Le Monde -- Lucio Gutierrez, président destitué, a quitté Quito pour un asile brésilien
05-04-25 - ZNet -- Ecuador People Drive Out President
05-04-26 - AP Yahoo! Actualités -- Le nouveau président équatorien s'engage à respecter les traités internationaux

Recherches complémentaires :
05-04-26 - Clajadep-La Haine -- Por Asambleas Populares en Ecuador (indymedia ecuador)
05-05-04 - RISAL -- Equateur  chronique d’une rébellion
05-05-04 - Hoy.com -- DESDE ABAJO_Cómo hacer para que se vayan todos
05-05-19 - blog Freidenberg -- La revuelta de los forajidos (III)
05-05-19 - Clajadep-La Haine -- Nacen las Asambleas Populares Autónomas en Quito
05-06-01 - BBC -- Ecuador anuncian consulta popular
05-06-09 - Voltaire.net -- Asambleas Populares, un bum que se desvanece por sus límites históricos
05-07-27 - Herramienta (Revista de debate y crítica marxista) -- El Que Se Vayan Todos y las Asambleas Populares en Ecuador

05 - OSAL -- Chronologies Equateur janvier-avril et mai-août 2005
05 - OSAL -- ABRIL QUITENO Y FORAJIDO Crónica de una rebelión
05 - OSAL -- Quito en abril: los forajidos derrotan al coronel

Consultation des archives du site Centro de Medios Independientes Ecuador
Consultation des archives du site Todos Somos Forajidos (forajidos.org)



    La protestation des forajidos d’avril 2005 en Equateur


Invitations au Débat sur la Totalité