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Avril 2005 au Togo




Suite aux pressions de plusieurs Etats influents de la région, la dictature militaire a finalement renoncé au coup d’Etat qui lui avait permis de remplacer le président mort par son fils (voir le compte-rendu des événements de février 2005). Des élections présidentielles ont été programmées pour la fin du mois d’avril. Concédé difficilement, ce compromis a paru, dans un premier temps, satisfaire l’opposition togolaise et la coalition des Etats de l’Ouest africain. Derrière le duel annoncé de gestionnaires concurrents, les gueux de Bé ont renoué avec les moyens d’actions déjà éprouvés au début des années 1990 contre le vieux Gnassingbé. L’emprise des récupérateurs de l’opposition sur les jeunes révoltés s’est révélée assez faible, l’emploi de la violence a constitué le principal point de discorde visible entre les combattants de rue et ceux qui ambitionnent de les représenter. Mais l’approche des élections renforce la dualité imposée entre pouvoir en place et opposants officiels, la possibilité d’un changement n’est plus contenue que dans l’échéance électorale. Les récupérateurs reprennent la main, resserrent les rangs, rameutant les pauvres derrière eux et réduisant le conflit en cours à une dispute entre politiciens.

Avant de poursuivre, il faut signaler la manière particulière avec laquelle ce compte-rendu a été élaboré. Les articles relevés, pour la plupart issus des médias occidentaux, bien que nombreux et relativement denses, se sont avérés trop sommaires pour permettre l’accès à l’ensemble des faits négatifs qu’ils laissent pourtant supposer en décrivant les conséquences de leur répression. Il a fallu aller chercher des informations supplémentaires dans les rapports de deux organismes droitdelhommistes. Le premier, daté de décembre 2005, est le produit de la Ligue togolaise des droits de l’homme. Il fait le point sur l’ensemble des exactions et trucages perpétrés par le pouvoir depuis février. Ses 150 pages paraissent par moments très partiales, la LTDH y prend clairement parti pour l’opposition. Si cette partialité ne semble pas impliquer pour autant une exagération des crimes du régime, les actes offensifs des révoltés paraissent y être en partie passés sous silence, au moins amoindris. L’autre rapport, daté du 29 août 2005, est celui d’une mission onusienne, il se limite au recensement et à la dénonciation des violences commises par l’Etat, l’opposition, les milices ou les manifestants. Ainsi les assauts gueux y transparaissent avec plus de détails que dans les articles relevés dans la presse quotidienne. Au cours de l’analyse, je préciserai les moments où je fais intervenir ces sources.

La mort de l’indéboulonnable Gnassingbé au mois de février a fait poindre le possible dans les consciences d’une partie des habitants de la capitale. Les tentatives de la dictature militaire pour se maintenir au pouvoir ont suscité leur colère et leur passage à l’acte. Mais la révolte a lieu dans un Etat verrouillé depuis des décennies, si l’insatisfaction est présente dans certains secteurs de la population, une profonde résignation voire un consentement perdurent aussi. Le règne de près de quarante ans d’Eyadéma n’a pas tenu seulement par la force même si celle-ci a été régulièrement utilisée, plusieurs types de divisions des pauvres se sont superposés pour les maintenir dans leur pauvreté. D’origine kabyé, Gnassingbé père, lui-même militaire et à la tête d’un pouvoir militaire, a confié les principaux postes de l’armée à des ressortissants de cette ethnie du Nord, rendant ainsi effective une forme de division ethnique. Plusieurs caractéristiques (ethniques, mais aussi géographiques et politiques) se mêlent avec cette création dont le véritable point de départ semble dater du partage de la région entre Etats colonisateurs. On a ici un exemple typique de la manière dont les gestionnaires déterminent les camps pour les humains qu’ils régissent : les nordistes kabyés pro-Gnassingbé d’un côté, les sudistes éwés anti-Gnassingbé (ou pro-opposition) de l’autre. La capitale Lomé est d’ailleurs organisée suivant cette division du pays, ce qui expliquerait que le quartier de Bé, situé dans le sud de la ville, ait été le principal théâtre, sinon le seul, de la révolte de février. Les élections en vue, cet assortiment de divisions imposées n’en est que plus exacerbé par ceux qui disposent de la parole publique.

Au début du mois d’avril, la coalition des partis d’opposition réclame publiquement le report des élections, arguant notamment de l’impossibilité de monter en si peu de temps une campagne électorale satisfaisante. Le 6 avril 2005, elle organise une manifestation à Lomé pour appuyer cette réclamation. Le même jour, les partisans du RPT défilent dans la capitale. Les premiers affrontements de ce mois d’avril éclatent. D’abord entre manifestants adverses, les partisans de l’opposition, reconnaissables à leur t-shirts jaunes, attaqueraient les pro-RPT faisant 19 blessés parmi eux, puis c’est au tour des flics de se battre avec les dits partisans de l’opposition.

Deux jours plus tard, à l’occasion de l’ouverture de la campagne électorale, une nouvelle manifestation a lieu à Lomé. Cette fois, ce sont 2 000 supposés partisans de l’opposition qui marchent sur la mairie pour réclamer leurs cartes d’électeur. Les flics dispersent les marcheurs entraînant de nouveaux affrontements. Les événements prennent alors la même tournure qu’au mois de février, les jeunes de Bé se retranchent dans leur quartier, érigent des barricades et caillassent les flics qui les arrosent de lacrymos. Dans la ville de Yoto, au nord-ouest de Lomé, une manifestation virerait aussi à la castagne conduisant à la mort d’une à deux personnes.

Pour expliquer ce regain de colère, il faut signaler les méthodes avec lesquelles le régime met en place le scrutin. Ce sont celles du regretté Gnassingbé. L’élection se joue dès les révisions des listes électorales. Les cartes d’électeur sont prioritairement distribuées aux partisans du RPT et apparemment souvent en plusieurs exemplaires (d’après la LTDH) tandis qu’elles sont refusées pour divers prétextes à ceux dont sont connues les positions anti-Gnassingbé et qui sont souvent regroupés dans les mêmes villages ou quartiers. 

Le samedi 16 avril dans la capitale, la tension monte d’un cran. A la suite de meetings des différents partis en lice, des affrontements violents ont lieu entre groupes de « militants » adverses.  Le lourd bilan de 7 morts et de 155 blessés avancé par des sources officieuses laisse penser que les combattants sont relativement organisés et qu’ils emploient au moins des armes blanches ou contondantes. Pour cette journée, il n’est pas fait mention d’altercation avec les flics qui, à première vue, ne sont pas intervenus. Gestionnaires en poste et opposants se renvoient la responsabilité des violences, les seconds appellent à l’intervention d’une force internationale face à ce qu’ils qualifient d’actes de « provocation délibérée ».

Car derrière l’image de réformateur modéré que le fils Gnassingbé essaie de véhiculer dans ses propos publics se tient l’équipe de son père qui n’a pas pour habitude de faire dans la finesse. Les vieux militaires ne s’imposent pas de limites dans leur rapport de force avec la nouvelle génération de gueux comme avec les simples opposants. Dans la nuit du 21 au 22 avril, le ministre de l’intérieur, Atile Esso Boko, intervient publiquement pour mettre en garde de la possible issue tragique du vote prévu le 24 avril. La mission onusienne rapporte les arguments par lesquels il propose lui aussi le report de l’élection et la constitution d’un gouvernement de transition : « les discours violents et acerbes de certains leaders politiques relayés par des militants, les arrestations d’hommes politiques, les menaces sur les dirigeants et les responsables des Eglises, les pressions et les menaces qu’il aurait personnellement reçues ainsi que ses proches, la campagne prise en otage par les militants des deux principales formations politiques, affirmant leur ferme volonté d’en découdre avec des moyens illégaux, les menaces exercées par les militants des partis sur les militants des partis adverses, le phénomène de milices armées de fusils de chasse faisant des descentes dans les quartiers ou accompagnant des cortèges et tirant sur les militants adverses, et le regain du discours tribal, régionaliste et xénophobe… » A la suite de cette sortie en solo, Boko est viré et doit filer à l’ambassade d’Allemagne pour échapper au courroux de ses confrères. A partir des seuls articles relevés au cours du mois d’avril, l’avertissement qu’il formule paraît alarmiste, au moins un journaliste soupçonne son initiative d’être motivée par des ambitions personnelles.

Au cours de la semaine écoulée, des violences ont bien été signalées, notamment le mardi 19 à Sokodé, la deuxième ville du pays pour laquelle une dépêche AFP parle de heurts. Mais la plupart des faits de violence restent dans l’ombre si l’on se limite aux dépêches d’agences et aux articles qui en sont tirés. Le rapport de la LTDH permet de se faire une idée plus précise de l’atmosphère au niveau national durant cette semaine préélectorale. Il fait état de multiples persécutions subies entre autres par les partisans de l’opposition dans plusieurs villes et villages du pays. Là ce sont des menaces et des tabassages commis par les flics ou les activistes du RPT, ailleurs comme à Atakpamé, ce sont des milices de jeunes du Nord, embrigadés par le potentat local, et des militaires en civil qui sont chargés d’intimider les opposants et de s’y confronter quand ces derniers réclament leurs cartes d’électeur ou contestent la révision des listes électorales.

Le niveau du débat pratique est très faible depuis qu’il a été inauguré par les gueux de Bé deux mois auparavant. La vieille garde d’Eyadéma, prise dans un premier temps au dépourvu, a su se réorganiser pour préparer dans les formes ce qu’elle avait d’abord fait dans la précipitation. Le négatif est maintenant intégré à un contexte clairement posé par elle. Elle n’a plus qu’à lui opposer l’autre camp de la division, les soumis, les valets, les neutres, les nordistes ou Kabyés qui se reconnaissent tels, ceux qui ont reçu plus de miettes que les autres sous papa Gnassingbé. A partir de cette division, les gestionnaires en place ont le dessus sur leurs pairs opposants. Ghilchrist Olympio, fils du premier président qui était le plus sérieux concurrent pour Faure, ne peut se présenter à l’élection ayant passé trop de temps en exil. A sa place, la coalition a dépêché un candidat « vieillissant » du nom d’Emmanuel Bob-Akitani. Le 21 avril, les radios privées, accusées d’être favorables à l’opposition, reçoivent l’interdiction de couvrir les derniers jours de la campagne. Dans la nuit du 22, peu après les déclarations du ministre de l’intérieur, le régime fait fermer les frontières du pays. Etape par étape, l’Etat togolais prépare avec expérience une énième élection à sa convenance. Ceux qui ont mis le fils Gnassingbé sur la scène pour conserver le pouvoir n’entendent pas céder aux nouvelles tendances de gestion qui préconisent une transition middleclass pour neutraliser les poussées gueuses. A la récupération est préférée la répression que subissent toutes les formes d’opposition, révoltés comme récupérateurs. Pour mitonner sa propre soupe, le régime a fermé la marmite et sous le couvercle policier c’est l’ensemble du pays qui commence à bouillonner [1]

Déjà la veille du vote, les habitants du village d’Ahokpètè, situé au centre de l’Etat, se seraient affrontés avec les gendarmes. D’autres événements du même type ont certainement lieu, mais le traitement journalistique, assez pauvre pour la province togolaise, n’en rend pas compte. Le jour du scrutin, les affrontements reprennent à Lomé. Dans les quartiers « populaires », l’évacuation des membres de l’opposition des bureaux de vote, la prise en flagrant délit de fraudeurs, l’intervention des militaires qui s’emparent des urnes [2], la découverte d’urnes bourrées, concourent à provoquer la colère des habitants. A Baguida et Bé, les jeunes s’organisent, montent des barricades et creusent des tranchées pour empêcher les véhicules de l’armée de s’approcher. Les troupes de la FOSEP, organe policier chargé d’assurer la sécurité du scrutin, sont malmenées par les FAT (Forces armées togolaises). Ces derniers tirent à balles réelles sur les révoltés qui ripostent par des jets de pierres. Pris au milieu d’une situation qui les dépasse complètement, les observateurs étrangers font dans leur froc (« Un observateur américain du Black Caucus transpire à grosses gouttes et, tremblant de peur, avoue ne rien comprendre à la situation », « Témoignage d’un observateur de la CEDEAO : ‘ j’ai peur des fusils …., à tout moment, on pouvait nous fusiller’. M. Martin ASSOGBA du Bénin »). Le calme revient finalement dans la soirée, un bilan certainement très en deçà de la vérité fait état de trois morts pour la capitale. La fraude, semble-t-il massive, est nuancée par les observateurs officiels de la CENI et de la CEDEAO qui déclarent que, malgré quelques irrégularités, le scrutin mérite d’être validé. Ces deux organisations ne sont pas impartiales. La CEDEAO a négocié avec Faure pour que se tiennent des élections, lui laissant ensuite toute liberté pour les organiser à son goût, sa centaine d’observateurs sur place n’est là que pour la forme. Pour ce qui concerne la CENI (Commission électorale nationale indépendante), elle est davantage nationale qu’indépendante et donc entièrement aux mains du parti au pouvoir.

Pour ce jour, la LTDH rapporte de multiples scènes de bagarres, de lynchages, de saccages de propriétés dans les villes et villages de la province togolaise. Là ce sont des jeunes dits de l’opposition qui tabassent des fraudeurs. Ici c’est la maison d’un frauduleux président de bureau de vote qui est dévastée. Dans plusieurs villages, les militants RPT sont poursuivis et bastonnés. A Kougnohou, les urnes bourrées sont incendiées par des jeunes qui dans leur élan font un sort aux bureaux de la sous-préfecture. Dans son rapport, la LTDH brosse ainsi, à travers de multiples exemples, le tableau d’une immense fraude généralisée à tout le territoire, et décrit les rixes qui l’accompagnent.

A Atakpamé, dans le centre du pays, plusieurs véhicules utilisés par les fraudeurs du RPT sont brûlés, à la suite de quoi leurs conducteurs sont roués de coups. Un président de bureau de vote serait carbonisé vivant dans sa voiture avec les urnes qu’il transporte. Dans cette même ville où la situation est particulièrement tendue, des affrontements éclatent entre jeunes anti-RPT et un groupe de Maliens et de Nigériens fraîchement débarqués pour amener des voix supplémentaires à Gnassingbé. Les faux électeurs armés ouvriraient le feu sur la foule, trois d’entre eux seraient ensuite lynchés et leur véhicule incendié. Plus tard, après que les troupes du RPT ont tué plusieurs dissidents, un groupe de jeunes ravage une station de radio appartenant au parti présidentiel et saccage l’hôtel du gestionnaire local.

A Mango, ville du nord, des exactions du RPT contre des membres de l’opposition entraînent des affrontements présentés comme « électoraux » puis comme « ethniques » par la LTDH. Au cours de ces combats, plusieurs maisons sont incendiées. Le rapport de la mission onusienne signale également de nouvelles violences à Sokodé.

Sont relevés ici les principaux actes offensifs des gueux. Ils s’accompagnent d’une répression forte et étendue, appliquée par les diverses forces policières togolaises : militaires, gendarmes, miliciens, simples militants RPT. Il est à noter que ces événements en province ne sont rapportés que par les deux organismes droitsdelhommistes, et même pour la plupart par la seule LTDH.

Au détour d’un article daté du 27 avril, le journal américain Houston Chronicle rapporte en passant qu’en ce dimanche 700 bureaux de votes ont été détruits à travers tout le pays.

Le lundi 25 avril, tandis qu’en vieux parrain, l’Etat français déclare que le vote s’est déroulé dans des conditions satisfaisantes, le qualifiant même de succès, le face-à-face reprend à Lomé entre « forces de l’ordre » et « partisans de l’opposition ». Un journaliste de RFI relaie l’ambiance qui règne à Bé au cours de ce lendemain d’élection truquée : « 15h. Dans la rue, les jeunes accueillent les quelques journalistes qui osent s’aventurer à Bé avec des cris de haine. "Nous allons vous tuer", prévient un géant avec un sac de plastique sur la tête. Un homme affirme que tous les étrangers doivent "quitter le pays au plus vite, sous peine d’être chassés." Jacques Chirac est la cible de la jeunesse. "Chirac assassin. Gbagbo a raison !", Résume un jeune plombier au chômage. A Bé, la jeunesse en veut à la terre entière, mais plus particulièrement à la France et aux pays de la CEDEAO accusés de vouloir faire élire Faure Gnassingbé coûte que coûte, au nom de la stabilité régionale. »

Les pauvres s’affirment de moins en moins dupes des manigances des gestionnaires. Pour un simple observateur, elles sont tout aussi manifestes. Dans les coulisses, Obasanjo, le chef de l’Etat nigérian et de l’UA (Union africaine), organise, en attendant les résultats, des pourparlers entre Olympio et Gnassingbé afin de préparer une possible cohabitation quel que soit le futur président. L’objectif est bien de mettre fin au tumulte qui, bien que très limité, met des pauvres incontrôlables dans la rue et menace de gagner en ampleur et en profondeur dans les heures prochaines.

Le 26 avril, l’annonce de la victoire de Gnassingbé met effectivement le feu aux poudres. A Lomé, les affrontements ritualisés se changent en émeute. Le cadre qui contenait encore la colère des gueux, ou qui du moins la canalisait, vient de s’effondrer. A l’érection de barricades et au caillassage des flics, s’ajoute maintenant le pillage. Commerces et entreprises sont éventrés et débarrassés de leurs marchandises. Commerces libanais d’après l’AFP, car des crapules de cette nationalité ont investi dans cette dictature en collaboration donc avec ses dictateurs. D’autres « ressortissants étrangers » sont visés, vraisemblablement pour la même raison. L’ambassade de Chine est prise d’assaut. Des Maliens et des Nigériens sont lynchés, leurs maisons mises à sac. La marchandise n’est pas attaquée seulement suivant la nationalité de celui qui la vend, la Libre Belgique parle de pillages systématiques des commerces locaux. Dépassés, certains leaders de l’opposition ne peuvent plus qu’approuver la révolte, voire même y appeler, pour dissimuler leur retard et espérer utiliser à leur profit la main d’œuvre émeutière. Les gueux ne les ont pas attendus, ils sont des milliers à envahir les rues (Libération du 27). Dans les quartiers populaires de la capitale (RFI parle de l’ensemble de la ville qui s’embrase), c’est l’effervescence. Les habitations des français, identifiés avec raison comme des collabos, sont attaquées et pillées. Leurs propriétaires ont juste le temps de prendre la fuite. Proportionnellement au soulèvement, la répression se durcit, les tirs à balles réelles sont devenus de plus en plus fréquents voire systématiques. A Bé et Dekon, les combats de rue atteignent une intensité particulièrement forte. Les jeunes émeutiers doivent faire face aux bérets rouges, aux gendarmes et aux miliciens venus en renfort du nord du pays et qui sèment la terreur dans la ville. Selon le ministre de l’intérieur, trois militaires seraient tués par balles par des manifestants, qui ont donc réussi à se procurer des armes, certainement en les subtilisant à leurs ennemis. Un maréchal des logis est au passage lynché à coups de couteaux par un groupe d’émeutiers.

Après un bref répit, les affrontements continuent dans la nuit et le lendemain, jour de fête nationale – raison probable pour laquelle les pillages ne gagnent pas en ampleur, les magasins étant fermés –, la colère n’a toujours pas été battue. Dans certaines zones, les barricades ont même pris une dimension plus importante. Les émeutiers agissent davantage par petits groupes mobiles que comme une masse de milliers de personnes. Dans le nord de la ville par contre, des partisans du RPT continuent à fêter la victoire de leur dictateur bien aimé. Pendant ce temps, les hôpitaux de Lomé se remplissent. Les dépêches d’agences de presse se succèdent d’heure en heure pour donner les chiffres de morts et des blessés qui se révéleront quelques jours plus tard bien au dessous de la vérité. Ce même jour, le candidat de l’opposition remet en cause les résultats de l’élection et s’autoproclame chef de l’Etat. Ce qui, tout en attisant les braises, œuvre aussi à recadrer les violences qui commençaient sérieusement à déborder leur domaine assigné. Selon les informations données par l’Etat togolais à la mission onusienne, au cours de ces deux jours pendant lesquels les pauvres sont à l’offensive, de multiples propriétés publiques comme privées ont été prises pour cibles et détruites.

La presse quotidienne ne rapporte quasiment que les troubles de Lomé. Les informations sur les événements en province ne sont disponibles et détaillés qu’à travers les deux rapports écrits après enquête. Il y a bien ce correspondant de l’AFP, certainement bloqué sur l’axe Lomé-Cotonou et par l’intermédiaire duquel on apprend que des jeunes d’Aného (ville du littoral située à l’est de Lomé) ont pris le commissariat de leur ville le mercredi 27, l’ont saccagé et ont fait de même avec un complexe hôtelier (une fois les émeutes passées, d’autres médias reviendront sur ces faits). Mais ce sont les deux organismes middleclass qui apportent le plus d’informations sur le reste du pays. On y apprend que les insurgés d’Aného ont aussi dévasté des habitations de gestionnaires locaux, qu’ils se sont emparés des armes présentes dans le commissariat et qu’ils ont pillé les bureaux de la mairie. Il faudra des renforts militaires acheminés par hélicoptères pour venir à bout de ces enragés-là. La LTDH fait ainsi le point, province par province, sur les violences d’abord perpétrées par ceux qu’elle appelle les « partisans de l’opposition » pour décrire ensuite comment chaque soulèvement est noyé dans le sang. Il y a des affrontements aux quatre coins du pays, à coup de machettes et de gourdins, d’armes à feu aussi. A certains endroits aucun acte de révolte n’est recensé mais la répression s’y abat tout de même de manière totalement arbitraire. A Adéta, où des affrontements ont lieu et où des barricades sont levées, 300 « jeunes » ravageraient la villa et la BMW d’un ministre. Le lendemain dans la même ville, une foule met à sac et incendie les locaux de la sous-préfecture. Un zoom sur ce moment donne une idée de l’ambiance générale  de ce qui prend maintenant la forme d’une insurrection. Voici comment la LTDH rapporte les faits qui mènent à ce saccage :

« La CENI proclame Faure Gnassingbé vainqueur de l’élection présidentielle. Toute la sous-préfecture bouillonne. D’Elé à Akata, des jeunes, des hommes et des femmes descendent dans la rue pour manifester leur mécontentement. Des délégations sont venues à Adéta venant de toutes les localités de la Sous-préfecture pour protester contre les résultats annoncés. Regroupés au carrefour de la station-service, elles ont marché jusqu’à la Sous-Préfecture. Voyant la foule et sachant que les soldats de la division des gardiens de préfecture de la localité avaient des armes mais pas de munitions, le Chef de division, originaire du Canton de Yikpa, dans la Préfecture de Danyi, a pris un taxi-moto auquel il a demandé de rouler à toute allure pour aller en chercher. A son retour, il a distribué les munitions aux soldats, devant la foule sur laquelle ces derniers ont commencé à tirer. Devant cette situation inouïe, la foule avança sur les soldats qui tiraient : les gens tombaient mais la foule continuait à avancer. Les blessés étaient évacués par les taxi-motos sur l’Hôpital de Tsiko. Lorsque les munitions des soldats ont été épuisées, certains d’entre eux ont pris la fuite pour aller se cacher dans la brousse. Le Chef de division, lui, n’a pas pu s’échapper, n’arrivant pas à courir en raison de son embonpoint. Saisi par la foule, il a été immédiatement décapité. La foule a alors investi les locaux de la Sous-Préfecture qu’elle a entièrement saccagés et brûlés… »

A Sokodé, des maisons et des commerces sont détruits tant par des partisans de l’opposition que par des militants RPT. Dans plusieurs villes et villages, les locaux du parti au pouvoir sont dévastés. A Atakpamé, les affrontements sont particulièrement violents et meurtriers. C’en est ainsi pour une bonne partie de la campagne où la destruction perd de sa portée subversive. Ce ne sont plus des cloisons qui tombent et derrière lesquelles apparaissent du sens, une ouverture, du possible. Les acteurs y renforcent au contraire l’interprétation dominante en se focalisant sur le pauvre d’en face, de l’autre camp, sans que ce dernier ait eu besoin d’exprimer un parti pris, mais, semble-t-il parfois, seulement parce qu’il appartient, de par des caractéristiques ethniques ou géographiques, à une des deux parties de la division imposée.

A Lomé comme ailleurs, la révolte est stoppée dans la soirée du 27 par une répression féroce. Le rapport de force a tourné à l’avantage du pouvoir dès que la vivacité du premier assaut a diminué. Un seul camp disposant d’armes à feu et de moyens militaires, le début d’insurrection a viré à la boucherie. L’émeute terminée, l’éradication se poursuit. Dans la capitale, les militaires font des descentes dans les habitations des quartiers insurgés, raflent les occupants après, suprême humiliation, leur avoir fait déblayer leurs propres barricades et nettoyer les rues. Souvent, ils défoncent simplement les portes des maisons et mitraillent les occupants. Alors, une grande quantité de pauvres rejoint ceux qui ont déjà pris la fuite vers les Etats limitrophes. Des milliers s’exilent de la sorte (certaines sources parlent de plus de 20 000 exilés en quelques semaines). L’Etat militaire togolais reprend ainsi les choses en main. Le 29 avril, une dépêche AFP annonce une reprise des violences mais c’est seulement pour évoquer l’incendie de l’Institut Goethe dans la nuit par une poignée d’hommes armés. Cette opération survient au moment même où les gestionnaires togolais tancent leurs homologues allemands pour avoir recueilli l’ex-ministre de l’intérieur, et parce qu’ils soutiendraient officieusement l’opposition.

On peut penser, au vu de son parti pris et de sa fonction, que le bilan avancé par la LTDH qui parle de plus de 800 morts, est exagéré. De telles organisations, abusant parfois de la confiance qui leur est accordée, ont tendance à gonfler les chiffres des victimes pour signifier la nécessité de leur activité. Mais il faut reconnaître à son rapport une portée critique que ne contient pas celui de la mission d’enquête de l’ONU, dénonçant notamment l’implication de la France et des militaires français dans la répression des émeutes. L’autre rapport, typiquement occidental, se focalise sur les atteintes aux droits de l’homme sans essayer de comprendre une seule seconde leurs motifs ni leur sens. Il y a de la violence, il faut qu’elle cesse car c’est inadmissible, voilà en substance le fond de son discours. Il y est établi un bilan de 400 à 500 morts et de plusieurs milliers de blessés.

Quel que soit le véritable nombre de morts, l’ampleur de la répression semble avoir suffi à éteindre pour un moment toute possibilité de révolte au Togo. Le soulèvement a été battu par la force, ce qui n’empêche pas certains récupérateurs de l’opposition officielle de rejoindre quelque temps après le gouvernement de transition formé par Gnassingbé. D’autres, plus « radicaux », s’emploient bien sûr à les critiquer, mais qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas la possible ouverture du pays aux méthodes de gestion occidentales qui a été empêchée, elle finira bien par se faire, c’est l’impunité avec laquelle la foule des anonymes a cru pouvoir exprimer et mettre en actes sa colère qui a été écrasée. D’ailleurs, si la mission onusienne pointe du doigt les responsabilités de l’archaïque Etat togolais, elle dénonce également celles des partis politiques de la coalition accusés de n’avoir pas su tenir leur rôle de récupérateurs tel qu’ils auraient dû : « Leur absence de stratégie globale et coordonnée notamment au début de la crise a eu pour conséquence principale le manque d’encadrement de leurs militants que certains dirigeants ont littéralement lâché dans la rue par des manifestations et des actes désorganisés et imprévisibles qui leur ont coûté cher en pertes de vie humaine et blessés. » L’imbécile de L’Intelligent relève lui aussi cette carence dans un article où il s’interroge sur les perspectives du Togo après les journées d’avril, et qu’il organise en trois parties à l’image de l’organisation de son cerveau, de la pensée qui le domine : « Que peut, que doit faire Faure ? », « Que peut, que doit faire l'opposition ? », « Que peuvent, que doivent faire les partenaires du Togo ? ». Il regrette ainsi que le soulèvement n’ait pas débouché sur quelque chose de plus constructif, critiquant même le peu d’endurance de ceux qui ont risqué leur peau dans la rue : « L'émeute s'est heurtée à la répression, une mobilisation populaire pacifique de type ukrainien, libanais ou malgache n'a jamais pris corps, l'isolement international des opposants est préoccupant. Enfin, les munitions des 26 et 27 avril, ces bandes de jeunes radicaux qui tinrent deux jours durant la dragée haute aux forces de l'ordre, se sont épuisées et débandées aussi vite qu'elles étaient apparues. » L’aveu de ce François Soudan est instructif, les gueux n’y sont que les munitions de l’opposition, effectivement que pourraient-ils être d’autre pour cette tête de mort et ses acolytes politiciens : ils n’ont pour la plupart même pas l’âge de voter !

La frange la plus avancée de la middleclass ne peut entièrement se satisfaire de la résolution de cette situation de révolte. Seulement considérée comme possibilité d’assurer l’hégémonie de sa vision du monde, elle ne l’envisage que du point de vue de la récupération qu’elle nécessite. Dictateurs comme gueux sont coupables de maintenir une contradiction visible, quand il s’agit de faire disparaître la dispute, le négatif, c'est-à-dire de faire disparaître toute tentative humaine de maîtriser la pensée, que ces tentatives soient vouées à l’échec telle celle du tyran, ou qu’elles ouvrent sur l’histoire avec l’entrée en scène de la masse qu’il faut maintenir dans l’obscurité. Gnassingbé n’a obtenu une stabilité que sur du court terme, il continue tel son père à alimenter une insatisfaction qu’il entend contenir par la peur. Bé en ruines et en deuil, Bé auquel on a coupé l’eau et l’électricité, et où les poubelles ne sont plus collectées, n’en reste pas moins un vivier de la colère. Le traumatisme ne dure qu’un temps, parfois celui d’une génération, parfois moins.



Enfin, contre leur apparent isolement, il faut dire que dans la même période durant laquelle les gueux du Togo ont tenté une percée, leurs homologues du Cameroun et d’Algérie étaient eux aussi à l’attaque, dans une moindre mesure il est vrai. Nulle part n’est apparue cette simultanéité des pauvres insoumis dans les rues de Buea, d’Akbou et de Lomé.



Depuis, la capitale du Togo a retrouvé l'ordre. Tandis que des dizaines de milliers de réfugiés redoutent toujours de rentrer, les valets de la marchandise libanais et français n’ont pas attendu longtemps avant de revenir faire leur beurre dans le port marchand togolais, à l’abri de la dictature.



Première rédaction en janvier 2006, révisé pour publication en mai 2007


1. Le 24, jour du vote, l’Internet et le téléphone sont coupés pour une partie du pays.
2. Une chaîne de télé allemande filmera et retransmettra une de ces réquisitions d’urnes, ces images seront reprises par de nombreuses télévisions dans le monde.




Documents utilisés 


    Avril 2005 au Togo

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