Proposition
sur l’histoire – De la guerre du temps au
début du 21ème siècle
Avant-propos
Dans la société organisée contre le
débat
de l’humanité sur elle-même, les moments
du
débat, ses ouvertures encore séparées,
se
manifestent comme charges contre cette société.
Nous
proposons ici la présentation du mouvement mondial
constitué par l’ensemble de ces offensives telles
que nous
les avons identifiées depuis le début de nos
recherches
partisanes. Ainsi rapportées, elles dessinent un vaste
conflit
que nous comprenons comme le débat en cours, et examinons
pour
ce qu’il révèle et annonce des
perspectives
à approfondir et des contenus à
réaliser dans
l’optique du passage de la dispute actuelle au
débat
maîtrisé. Au point où nous en sommes et
d’après ce que nous pouvons voir du monde,
l’heure
est encore à la description d’un affrontement
brut,
discontinu et saccadé, tu ou calomnié par ce qui
a le
pouvoir de taire et de calomnier à l’adresse de
tous. Si
nos définition et formulation de la guerre ne
peuvent rester
qu’incomplètes, il est déjà
possible en guise
d’introduction de faire part de quelques premières
considérations, qui ne paraîtront
inédites que
parce que la majorité des pauvres modernes continue
à
tolérer les médiations dominantes qui lui sont
imposées.
A l’inverse d’une impression
générale produite par tout ce qui
est payé pour discourir, dans ce monde de plus en plus
considéré comme invivable, des anonymes se
révoltent en actes collectifs contre ce qui contraint leur
existence dans les cadres bornés d’une
organisation
sociale sans but ni sens. Ces événements ne sont
pas
rares, mais se produisent avec une fréquence certaine dans
et
contre de nombreux Etats. Voilà ce qui peut
déjà
être dit avant même d’entrer dans le
détail,
et qui devrait être lourd de conséquences pour qui
s’affirme insatisfait. Car si dans ce monde invivable, de la
vie
se manifeste, des humains attaquent les forces qui le maintiennent
ainsi, il faut se donner les moyens de connaître ces moments,
prendre parti, comprendre ce qui manque encore à cette
avant-garde pratique, afin d’envisager quel soutien et quelle
participation sont possibles relativement à la situation qui
est
la nôtre, celle que partagent la plupart des anonymes
isolés hors des moments effectifs de révolte.
L’urgence consiste à porter cette
conflictualité
dans la communication, à lui donner des supports
à
même d’assurer la circulation de ses termes et
enjeux
– condition du dépassement de sa
discontinuité et
de ses séparations. Une telle exigence est à
l’heure actuelle trop peu reconnue, et ce même par
les
pauvres qui se voudraient les ennemis de cette
société.
Or si la révolte contemporaine peut sembler bien
insuffisante,
c’est encore là que le monde se joue,
là que
l’absence de sens de toutes les existences individuelles
trouve
sa plus dangereuse dénonciation. Telle est du moins
l’hypothèse à la base de ce que nous
disons, que
nous nous emploierons ici à étayer.
Si de ces multiples motifs possibles on devait donner une formulation
synthétique, l’inconséquence
fondamentale des
pauvres modernes, vis-à-vis de leur
responsabilité dans
cette guerre qui les concerne tous, pourrait être
attribuée à un reflux de la conscience
historique. Pour
la théorie critique telle qu’elle a pu
être
formulée jusqu’à maintenant,
c’est la notion
d’histoire qui a servi à désigner le
cours de
l’affrontement par lequel la totalité se
transforme ; et
c’est la conscience de cet affrontement, de ses implications,
de
ses dimensions générique et temporelle, qui
semblait
devoir permettre de le mener le plus radicalement. Que
l’humanité comme sujet fasse l’histoire
consciemment, telle est la gageure sur laquelle est venue buter la
pensée du parti qui se revendiquait de l’histoire.
Considérant la phase actuelle du rapport de forces
générique – pour nous qui pouvons
encore
déceler notre projet dans cette ambition –, il
paraît nécessaire de réexaminer cette
notion
d’histoire, à la polysémie et aux
contradictions si
peu creusées, pour mesurer l’utilisation
qu’il peut
encore en être faite sans risquer de figurer une sorte de
déterminisme, ou de transcendance, qui
s’opposerait
inévitablement au débat tel que nous le
comprenons.
Puisque les révoltés modernes ont rompu avec la
plupart
des conceptions qui s’étaient formées
dans le
sillage de leurs prédécesseurs, que ce soit un
progrès ou non, il serait pour le moins illogique que ne
soient
pas mises en question jusqu’aux catégories qui
paraissaient les plus centrales, les moins discutables. Contre ses
psalmodies par tant de bouches d’idéologues, ce
qu’il reste aujourd’hui de l’histoire
nous semble
devoir être démêlé, notamment
à la
lumière des propositions théoriques les plus
récentes concernant le mouvement de la pensée.
L’histoire ne sera pas considérée ici
comme
entité à part entière, être
indépendant ou sphère autonome, cet «
objet »
des historiens, mais suivant les évolutions d’une
construction de la conscience, pour ce qu’elle est comme
notion.
Telle que nous apparaît aujourd’hui
l’opposition dont
l’enjeu est le débat sur le monde, il importe de
distinguer cette tentative de saisir le cours de
l’humanité dans le temps par la conscience, de la
transformation effective du monde par le mouvement de la
pensée
du genre ; ceci pour tracer les possibilités de construire
les
moyens de rompre cette séparation, au-delà de la
conscience esseulée, et au-delà d’actes
collectifs
qui n’engendrent encore que de façon minimale
leurs
médiations propres.
Dans cet objectif, le tableau de la révolte des six
années écoulées viendra dans un
deuxième
temps, comme illustration concrète du conflit suivant ses
moments et ses théâtres particuliers, et comme
premier
bilan synthétique d’une activité
d’exploration du négatif. Il s’agit
d’abord de
poser les contradictions majeures actuelles, entre histoire et
débat sur la totalité, entre tyrannie de la
représentation médiatique et mises en cause
pratiques de
cette information, entre apparente satisfaction
générale
et ubiquité de l’insatisfaction en actes, entre
observation et révolte, entre théorie
séparée et recherche des médiations
que le parti
du négatif est susceptible d’élaborer
de
façon autonome ; ceci pour déterminer les
conditions de
leur dépassement, à l’adresse de ceux
qui veulent
prendre part au renversement d’un monde qui se fait
à
leurs dépens.
Pauvres inconséquents ou gueux en première ligne,
la
partie ne se joue ni dans un passé lointain, ni dans un
futur
virtuel, mais bien maintenant. Face aux seules propositions existantes
nous condamnant à l’autogestion pacifique de la
misère contemporaine, jusqu’à ce que
mort
s’ensuive, le débat sur la totalité
pourrait avoir
pour définition provisoire d’être la
guerre du temps
ramenée au présent, telle qu’elle se
manifeste en
actes aujourd’hui et telle qu’elle peut se
poursuivre sur
cette base. La tâche de la théorie nous
paraît
dorénavant de proposer conditions et moyens pour un stade
supérieur de la pratique, dont seul dépend la
résolution de toutes les contradictions.
Avant-propos