Une expérience d'assemblée en France au printemps 2006 – Critique de l'AG en lutte    





2. L’occupation de l’EHESS et la constitution de l’AG en lutte




Origines de l’occupation



Le week-end du 18 mars, deux messages sont postés sur le site d’Indymedia Paris Ile-de-France :

« AG ouverte à tous :

RDV dimanche 19 à 14 h à l’annexe de l’ENS occupée, face au 45 rue d’Ulm, pour une AG ouverte à tous (salariés, chômeurs, lycéens, fainéants, étudiants, rien-du tout) pour organiser une occupation ouverte à tous où tout pourra être remis en cause et plus encore. »


« Préparation d’occupation :

RV dimanche 20 mars (sic) à 14 h à l’ENS (46 rue d’Ulm) dans la salle mise à disposition de l’AG de la Sorbonne, pour préparer l’ouverture d’une occupation sur le long terme à partir de lundi. Cette occupation aura pour but de créer un lieu de vie et de discussions, interprofessionnel et chouette. »



Les différences de ces deux « appels » succincts, sans doute liées à la subjectivité et aux envies de leurs rédacteurs respectifs, ouvraient déjà sur plusieurs perspectives, quant au projet d’occupation – ses buts possibles – comme à celui de permettre des conditions nouvelles de débat – le débat parmi d’autres activités égales, ou le débat comme pratique centrale. Avec le rassemblement et les premières discussions du dimanche 19, finalement tenues aux Arènes de Lutèce car l’annexe de l’ENS ne put être investie, ces intentions multiples furent confirmées. On s’entendit surtout pour un second rendez-vous, le lendemain à l’annexe de l’EHESS au 150 boulevard Raspail, avec pour objectif une occupation dont la menée restait à définir.

Ce lundi 20 mars, dans le cours de l’après-midi, une première assemblée de 100 à 150 participants se tint dans l’amphithéâtre de cette annexe de l’EHESS : on se concentra surtout sur la question de l’occupation permanente ou non. Certains, plutôt des étudiants de l’EHESS qui « bloquaient » l’école, voulaient respecter les conditions fixées en accord avec la direction, à savoir la mise à disposition des lieux entre 8 et 20 heures. Les nouveaux arrivants étaient traités comme des invités qui ne pouvaient pas faire comme chez eux : plutôt considérés comme d’autres étudiants – tels ceux de la Sorbonne privés de lieu de réunion et satisfaits de cet hébergement possible – ils auraient dû participer et se plier aux usages déjà en place, se soumettre à un emploi du temps défini malgré eux. Dans certaines têtes d’étudiants de l’EHESS, l’élargissement de leur « occupation » tolérée offrait cet intérêt d’accueillir sous leur toit un nouvel objet d’étude. Quelle aubaine pour ces chercheurs en herbe déjà fanée ! 

Contre ces vues, d’autres, plus nombreux et arrivés ce jour, se prononcèrent pour l’occupation permanente. Si cette question ne fut pas tranchée à ce moment, un comité de participants à l’assemblée rédigea un appel qui confirmait une des intentions de la veille : « il s’agit moins de se réapproprier une école que d’en faire un lieu ouvert, sans propriétaire ni corporatisme (y compris étudiant), où nous tenterons d’inventer des formes de lutte adaptées à la situation » (à l'EHESS, AG de lutte ouverte à tous).

Une assemblée fut convoquée à 19 heures. Cet appel lui fut présenté, et elle l’approuva, mais le débat s’engagea à nouveau à propos de l’occupation permanente : des opposants se manifestèrent, la question du rapport de force à assumer fut posée. L’heure passant l’occupation devint de fait, soutenue par la majorité des présents ; un semblant de vote la valida ; elle fut enfin clairement décidée lorsque quelques profs venus pour relayer les menaces de la direction furent insultés et virés.
 
L’EHESS était occupée ; l’assemblée AG en lutte constituée.

La prise du lieu par l’accord sur la pratique de l’occupation marqua une rupture, sur la base de laquelle le débat allait tenter de se poursuivre.




Caractéristiques de l’occupation



L’occupation plaça ses acteurs, participants ou non à l’assemblée, dans une situation inhabituelle, immédiatement conflictuelle. En imposant ensemble l’occupation, contre les formes de contestation tolérées, ceux qui étaient là prenaient position sur des bases négatives. A ce moment, il y avait entre ceux qui composaient ce regroupement une entente collective, sur le principe de l’occupation, dont on peut qualifier les premières caractéristiques comme suit :

– Elle était permanente ;

– elle était ouverte à ceux qui voulaient la maintenir ;

– flics et autres représentants de l’Etat, employés de l’information dominante, tous ceux qui se déclareraient ou seraient reconnus comme tels, étaient bannis ;
(présidente et profs de l’école prolongèrent une présence intermittente jusqu’au mercredi, réfugiés dans un petit bâtiment plus proche de la sortie que de l’édifice principal où l’on s’activait. Dès le commencement de l’occupation le conflit avait été déclaré ouvert avec eux, face à leur tentative de l’interdire par les menaces d’intervention policière qu’ils proférèrent) ;

– l’ambiance changea, par rapport à celles qui font le quotidien – ces ambiances connues qui emplissent, qui traversent l’existence de chacun, que chacun trouve déjà établies, sur lesquelles il n’a aucune prise véritable, sinon illusoirement à son échelle d’individu ou du groupe restreint qu’il forme avec d’autres, famille, amis, militance. Ces ambiances-là conditionnent bien plus qu’on ne les crée.


La différence fondamentale, c’est que l’ambiance de l’occupation dépendait de tous ceux qui la faisaient. Cette ambiance neuve, extraordinaire, présentait deux aspects différents, voire contradictoires. Permise par l’entente générale sur la prise du lieu, elle annonçait le possible renforcement d’une pratique fondée collectivement, suivant les exigences du moment. Même si non posé en ces termes, c’était là un des enjeux immédiats qui s’offraient à l’assemblée réunie grâce à l’occupation. Dans le même temps, la rupture alors marquée cassait toute règle, toute loi, toute habitude établies. Dans le contexte général du mouvement social en cours, par ses propres caractéristiques, cette situation créait un possible non mis en jeu par ailleurs. Mais comme possible, il s’agissait de le formuler, de l’explorer dans toutes ses implications, pour s’en saisir, pour s’y inscrire, pour faire des choix. Détruire ce possible pour avancer. 
    
Dans ce sens, la décision d’occuper fut le franchissement d’un cap. Soutenue par une forte majorité des présents du premier jour, elle les plaça dans l’obligation stimulante d’aller au-delà, s’ils ne voulaient pas perdre l’avantage pris alors. Les perspectives ouvertes n’étaient plus indifférentes, mais comme les définir dépendait de l’ensemble hétérogène de ceux qui étaient là, elles n’allaient pas non plus de soi.    

Pourtant, pendant les quatre assemblées générales tenues chaque soir au cours de l’occupation, la question de son organisation n’a pas été centralement considérée. Au contraire, occupation et assemblée se sont plutôt trouvées dissociées. Comme causes directes de cette séparation, qui ne la justifient pas, il y a eu que d’autres questions occupaient les débats dans l’assemblée ; que tous les occupants ne participaient pas à l’assemblée ; que tous les participants à l’assemblée n’occupaient pas comme ils l’auraient voulu – certains ne pouvant maintenir une présence suffisante, pour cause de travail par exemple ; ces raisons-là n’expliquent pas en revanche pourquoi certains occupants boudaient l’assemblée.

Ainsi, de fait, l’assemblée n’a pas été le moment de prises de décisions collectives sur l’occupation. C’est un problème, dans la mesure où c’était l’occupation qui rendait l’assemblée possible, et l’assemblée s’offrait comme le moyen d’organiser l’occupation. On s’en est bien remis à un « comité d’occupation », plusieurs fois évoqué, mais qui n’a jamais été constitué en tant que tel par volonté de l’assemblée. Tout au plus, il dépendait d’investissements individuels, qui n’avaient pas d’influence unifiante sur ce qui avait lieu. Il a donc régné une cohabitation désordonnée d’attitudes et de comportements sans lien entre eux, jusqu’à l’inconciliable, c'est-à-dire qu’il eu fallu dans certains cas parvenir à les discuter en commun, pour les adopter ou les rejeter en commun – avec pour conséquence éventuelle des scissions entre occupants, peut-être jusqu’au départ de certains. Mais puisqu’en général le problème des modalités de l’occupation n’a pas été affronté collectivement par ceux qui la faisaient, on n’en est pas arrivé là.

Peut-être que le temps est un facteur à prendre en considération : l’occupation a trop peu duré pour que sa menée s’organise mieux.

Mais c’est surtout que le possible libéré n’a été que survolé, expérimenté dans son immédiateté, en surface, comme l’a montré l’ampleur prise par une certaine dérive festive, animale, picole, joints, musiques, tags ; pour le coup rien de nouveau, seulement l’illusion largement dépassée que ce genre d’attitude contiendrait quelque fond subversif.


Au final, l’acte collectif initial n’a pas donné lieu à une organisation collective de l’occupation, qui aurait uni sur des bases nouvelles ceux qui étaient là, sur lesquelles ils se seraient entendus ensemble. L’assemblée en aurait été le moyen, qui aurait mandaté un véritable comité d’occupation, proposant par exemple la garde des lieux en rotation, suivant les possibilités de chacun, ou l’entente sur certaines règles à respecter en commun.         

Après coup, c’est donc le constat d’une insuffisance qui domine, sur ce qu’a été l’occupation dans sa totalité. De façon indirecte, c’est une première critique des insuffisances de l’assemblée réunie grâce à cette occasion. Car cette assemblée générale, en principe ouverte à tous ceux qui occupaient, et à ceux qui les soutenaient, n’a pas su, déjà à ce moment, trouver sa cohérence pour s’affirmer souveraine sur la question de l’occupation, comme sur toute autre. Dans le temps où l’occupation se déroulait, des dispositions ont pourtant commencé d’être prises pour ce faire : on verra qu’elles ont manqué d’être suffisamment soutenues ou admises, de façon collective.




L’assemblée dans l’EHESS occupée



Déroulements de l’assemblée


Entre le lundi 20 et le jeudi 23 mars, quatre assemblées de 19 heures se sont tenues. L’horaire n’était pas exactement respecté, en général, les débats s’ouvraient aux alentours de 20 heures. Chaque soir, entre 200 et 300 participants emplissaient le seul amphithéâtre du lieu, pour trois à quatre heures de discussions. Tous les sièges étaient occupés, on se serrait sur les marches séparant les rangs du centre et des côtés, ça débordait aux différentes entrées. On fumait, on buvait, on se restaurait. Tous les âges se côtoyaient, beaucoup étaient encore encartés dans diverses universités ; ceci dit l’intention exprimée dès le commencement de l’assemblée fut confirmée : ni l’âge ni les étiquettes collées au quotidien n’impliquèrent une quelconque séparation entre ceux qui étaient là, au contraire c’était cette présence collective, en ce lieu et à ce moment, qui importait.

Dès le premier jour, des modalités de fonctionnement furent adoptées, combinaison de règles et principes qui régirent le déroulement des débats ultérieurs, dans l’EHESS occupée puis après. Un à un, on peut les expliciter ainsi :

– Contre les modes de fonctionnements adoptés par ailleurs, dans les AG étudiantes, il n’y avait ni présidence, ni tribune, ni ordre du jour, ni inscription des tours de parole ;

– libre, l’assemblée était ouverte à tous les avis et propositions, à la condition qu’ils proviennent de participants désireux « de s’organiser pour prendre part à la bataille actuelle » (à l’EHESS AG de lutte OUVERTE à TOUS) ;

– un consensus fort s’exprima contre la présence des journalistes au cours des assemblées, comme dans les locaux occupés. Un participant fut autorisé à poursuivre ses enregistrements sonores, bien qu’il se justifia en expliquant vouloir « garder une mémoire de la lutte » pourtant en cours ;

– le vote, seulement envisagé le lundi 20 au soir pour décider d’une occupation permanente ou non, fut alors largement rejeté (il eut vaguement lieu, environ un tiers des présents y prirent part), sans que son utilité possible n’ait été débattue – par la suite, elle ne l’a pas plus été. En gros, les cris d’alors « justifièrent » ce rejet par l’amalgame de tout vote au seul moyen de conserver le système représentatif institué, ou parce qu’il ne servirait qu’au maintien de la dictature d’une majorité molle ; 

– peu de décisions furent donc prises par l’assemblée, en son nom. Les cas les plus probants furent de rédiger les appels du lundi 20 et du mercredi 22 mars (à l’EHESS AG de lutte OUVERTE à TOUS et 24 heures de grève, et après :). Sinon, les « décisions » dépendaient de propositions particulières peu ou pas débattues, suivies en fonction des affinités amicales ou idéologiques de chacun ;

– quand l’assemblée décidait de rédiger ces appels signés collectivement, quelques participants se réunissaient pour parvenir à une proposition reprenant ce qui avait été dit au cours des débats. Celle-ci était présentée lors de l’assemblée suivante, soumise à ses éventuels amendements, son rejet ou son acceptation. Du moment qu’aucune objection n’était exprimée avec force par un ou plusieurs participants, la proposition était considérée validée ;

– l’assemblée elle-même ne se dota pas de moyen de formalisation pour assurer une continuité d’une réunion à l’autre, qui dépendait donc des intervenants se lançant les premiers ;

– pour rendre public ce qu’elle exprimait, l’AG en lutte utilisa le site Indymedia Paris, et diffusa des tracts.
   

On voit que dans l’ensemble, l’organisation du débat visait à la libération la plus large de la parole, comme si l’assemblée reconnaissait là cet enjeu central. Une forte défiance était partagée vis-à-vis du principe de tolérance ailleurs conservé, lorsqu’on voit dans un « mouvement social » l’occasion d’une « réflexion » différente, entre projection de films vieux et tables rondes où sont conviés des profs qui restent des profs. Lors de la dernière assemblée dans l’EHESS occupée, un de ces pauvres sires qui s’essaya à imposer sa présence fut unanimement expulsé. Car déjà critique en elle-même, cette libération inaugurale de la parole laissait vraiment ouverte la perspective d’approfondir la critique en cherchant à la formuler collectivement. Une réelle énergie habitait l’assemblée, dans un bouillonnement désordonné et prometteur, qui laissait entrevoir la possible affirmation à venir d’une puissance sûre d’elle-même et susceptible, dans un deuxième temps, de se révéler au monde en tant que telle. L’heure était alors à la découverte de cette nouveauté, à son appropriation, aussi incertaine et hésitante qu’étaient nombreux et différents les participants en train de se reconnaître, de se confronter. Tandis qu’on n’avait pas pris la peine d’adopter la gestuelle débilitante en vogue dans les assemblées universitaires, par moments des applaudissements ou des cris d’arènes prenaient le dessus ; en général ces substituts dus à l’incapacité de parler étaient coupés nets, de même qu’à plusieurs reprises certaines interventions, comme si l’assemblée dans sa majorité, spontanément, les jugeaient intempestives ou inappropriées. Parfois le fil du débat se perdait, dans des interventions qui se succédaient sans se répondre. Il régnait alors un assez grand déficit d’écoute, probable conséquence inévitable dans ce genre de situations exceptionnelles où des pauvres se trouvent réunis pour mettre en commun et en question leurs insatisfactions et leurs colères. Si des paroles nombreuses annonçaient autant d’engagements pour chercher ensemble comment « aller jusqu’au bout », d’autres s’enferraient aussi dans des déclarations d’intentions, ou d’opinions, proches de la logorrhée solitaire – sans doute l’effet de ce manque généralisé de débat au quotidien ; voire, mais heureusement c’est plus rare, symptômes de perditions confinant davantage au pathologique. On savait aussi se taire lorsqu’on reconnaissait dans les mots d’un autre sa pensée sur tel ou tel point formulée. C’était une oscillation permanente, d’un extrême à l’autre, en passant par tous les degrés intermédiaires, qui dépendait aussi des sujets abordés. Certaines voix se faisaient plus entendre que beaucoup d’autres, dont nombre restèrent muettes, mais c’est une calomnie d’en avoir fait la preuve d’un contrôle par de soi-disant leaders, ces « grandes gueules » que quelques témoins, ou non d’ailleurs, ont dénoncé pendant et après cette expérience d’assemblée. Si en effet il y a eu un usage inégal de la parole, c’est bien plutôt parce qu’il n’est pas aisé de s’en saisir, suivant qu’on parvienne ou non à prendre le risque de dépasser sa réserve, suivant qu’on en ait ou non une certaine expérience. Et l’habitude de parler au quotidien et en public, dans un travail qui le réclame par exemple, n’implique pas qu’on y soit plus à même dans une configuration telle celle de l’AG en lutte, quand on peut s’essayer à formuler l’essentiel. Voire au contraire, car le maniement et le pouvoir de la parole dans la société en place procèdent de lois et de réflexes fondamentalement contraires à sa mise en cause.    

Cette direction-là était pourtant bien explorée, quoique qu’on puisse dire qu’elle l’était davantage par le fait de la situation créée, dans sa relative immédiateté, plutôt que dans une volonté qui aurait été reconnue collectivement. Ainsi, à ce moment, les principes ou règles de fonctionnement pourtant établis ne furent pas saisis en tant que tels par l’assemblée, qui ne les proclama pas de manière franche, tout en gardant encore la possibilité de le faire. On peut attribuer cette réserve à un certain manque de temps, ou du moins à une occupation du temps par d’autres impératifs. Peut-être que primait alors, simplement – mais c’est aussi essentiel – une espèce d’effet de surprise, plongés qu’on était dans la nouveauté de la situation, quand on se rencontre et on se met à parler, à davantage que deux ou dix, sur la base de son insatisfaction. Ce n’est pas le lieu ici de faire l’apologie de l’instant passé, comme si on pouvait s’en contenter en insistant positivement sur son souvenir, mais il faut dire ce qui a eu lieu à la fois de façon si furtive et pourtant si profonde, quand dans une telle assemblée et tout autour d’elle, chaque conversation qui s’engageait place au centre le dépassement en perspective de tout ce qui fait leur vide d’habitude, et la conservation de ce qui est là, et l’éclatement dans l’acceptation admise ou forcée de l’ordre des choses. Quel changement lorsque les premiers mots échangés signifient un accord immédiat sur les raisons d’être là, c'est-à-dire dans le but de les partager, de les confronter, de les définir ensemble. D’où la soif de débat éprouvée, comme décuplée quand elle commence d’être, à peine, rassasiée, quand s’offre enfin la possibilité réelle de commencer à la tarir. Comme ce premier jour où, lorsque l’assemblée se termina, un grand nombre de participants quittèrent l’amphithéâtre pour envahir les pièces des étages, où ils reformèrent une assemblée, tant la situation, si singulière, réclamait que le débat se poursuive.   


Et, si cette assemblée a été rendue possible, il faut dire ici que c’est grâce à tous ceux qui étaient là, qui l’ont nourrie par leurs présences et par leurs mots, qui ont fait l’ensemble de ces moments et de ces épisodes, tour à tour décevants, chaotiques, captivants, incertains. Si dans la suite de ce récit, nous en rendons compte de notre point de vue de quelques participants, c’est pour dans un deuxième temps le soumettre à nos jugements critiques, qui se veulent justement la reconnaissance de l’ensemble de ces engagements inhabituels et valeureux, qui ont permis les nôtres. Nous espérons que d’autres engagements viendront pour leur répondre, les critiquer, les prolonger, les dépasser.




Domination d’une tendance activiste sur la majeure partie des débats


Malgré cette mise en situation propice à un débat des plus ouverts, dès le deuxième jour un nombre considérable d’interventions n’a plus consisté qu’en des propositions d’actions. Comme si, une fois la place conquise avec le lancement réussi de l’occupation, beaucoup ne s’y joignaient plus qu’en considérant l’assemblée comme un point de rassemblement grâce auquel on pouvait réunir davantage de bras et de jambes que lors de regroupements groupusculaires.
 
Sans qu’on se posât la question de leur efficacité possible, les propositions d’actions fusaient et s’additionnaient, et elles furent plutôt sans suite. Parmi les modèles d’où elles provenaient, on trouve notamment celui de l’activisme altermondialiste plus ou moins « black-block ».

Sur le même registre, davantage du côté du discours que de l’action symbolique, plusieurs voix affirmaient la nécessité de formuler des revendications. En général, celles-ci n’étaient pas même déterminées par une analyse de la situation présente, elles renvoyaient à de vieilles « luttes » particulières, surtout défensives, prisonnières de leurs présupposés corporatistes ou identitaires – sans-papiers, intermittents, étudiants encore, et même précaires compris comme une autre catégorie.

Ce qui dominait là, c’étaient des certitudes sur ce qu’on était, sur « nos » raisons de « lutter », sur la manière dont il fallait le faire. Mais ces certitudes, peut-être valables, n’étaient pas véritablement mises en jeu dans l’assemblée, parce que celle-ci n’était pas considérée comme le moyen nouveau pour aller au-delà de ce dont on était déjà convaincu, des résultats partiels déjà obtenus, des expériences d’échecs déjà plusieurs fois renouvelées. Là où l’idée de rupture aurait dû prévaloir, y compris avec ses propres certitudes à confronter avec celles des autres, on s’inscrivait plutôt dans une volonté de continuité, mais désordonnée, confuse, tant les visées de chacun divergeaient et s’agrégeaient les unes aux autres sans en faire le tri ensemble.

Puisqu’il a bénéficié de quelque publicité ici ou là, on peut mentionner à ce propos ce texte défraîchi connu comme « l’Appel de Raspail » : ses auteurs y répétaient ce qu’ils ânonnent certainement depuis longtemps, qu’ils racontent sans doute encore dans leur cuisine. Libre à eux de le faire ; le problème ici, c’est qu’ils ont profité de leur présence dans l’EHESS occupée pour laisser croire que cette déjection aurait été le produit de davantage que leurs seules petites personnes, en entretenant une confusion certaine dans leur façon de le présenter et de le signer. C’est là l’illustration vulgaire de cette incapacité à comprendre la situation du moment, quand continuent de primer ce genre de conceptions moisies et l’ambition malhonnête de vouloir les répandre, en profitant de l'occasion pour leur donner un crédit usurpé, au détriment d’un investissement entier dans la pratique collective en train d’être découverte.  

Dans ce magma, au milieu de cette incohérence, un noyau se forma cependant, qui affirma sa volonté de s’organiser de façon collective, et du point de vue de l’évolution de la situation dans son ensemble. C’est de là qu’est sorti l’appel au blocage (24 heures de grève, et après :), qui peut être lu de deux manières : sur la base de ce qui avait déjà eu lieu et d’une analyse de la partie en cours, on envisageait quels moyens s’offraient pour passer un cap nouveau, contre les procédés des récupérateurs habituels qui font passer leurs initiatives comme le cœur et le moteur de la révolte, et on se prononçait pour le choix tactique estimé le meilleur ; ou bien, au vu de ce qu’allait devenir l’AG en lutte, évolution préfigurée par l’ascendant activiste de la première semaine, on s’orientait plutôt vers l’organisation centrale d’actions isolées, suivant qu’on les jugerait au jour le jour les plus appropriées.     

Dans cette deuxième optique, il subsistait l’illusion qu’on pourrait agir en nombre restreint sur le cours des événements, par le biais d’actions ciblées vaguement soutenues par des déclarations d’intention tout en critique superficielle. A ce moment, quand l’évacuation de l’EHESS plaça ses ex-occupants dans l’incertitude, cette tournure possible ne faisait encore que pointer. Dans le prolongement des choix les meilleurs de la première semaine, le passage à une étape suivante encore supérieure restait une possibilité.





    L'AG en lutte > 2. L'occupation de l'EHESS et le constitution de l'AG en lutte

<- ... ->
Invitations au Débat sur la Totalité