Une expérience d'assemblée en France au printemps 2006 – Critique de l'AG en lutte    





3. Suites de l’AG en lutte  




Installation de l’assemblée rue Servan



Le vendredi 24 mars à l’aube, l’évacuation policière de l’EHESS coupa l’assemblée dans son élan.

Dès ce jour, on envisagea comment donner suite : rendez-vous fut fixé le lundi 27 mars à l’université de Tolbiac. Entre temps, le samedi, une réunion se tint en comité restreint pour envisager une nouvelle occupation. Le lundi, un des lieux repérés, le restaurant du CROUS dans la rue de Tolbiac, était investi pour la tenue de l’assemblée du jour. Une centaine de personnes y participa : on discuta d’un projet de blocage pour le mercredi, de quels autres lieux possibles pour continuer l’assemblée, de comment celle-ci pourrait mieux consolider son unité, en se dotant notamment de moyens propres de publication. Entre ce soir-là et le lendemain, mardi 28, on trouva un autre lieu de réunion, squat d’artistes dans la rue Servan, dont les habitants acceptèrent d’héberger l’assemblée, mais sous certaines conditions, notamment d’horaires qui limitaient donc par avance la durée des discussions.
 
A partir de cette date, c’est là que les réunions se sont tenues, d’abord quotidiennement, jusqu’à la première semaine d’avril, puis de façon plus espacée – inscription en italique dans l’agenda d’Indymedia Paris pour des rendez-vous les lundi, mercredi, jeudi, dimanche de chaque semaine jusqu’au début du mois de mai.

La fin de l’occupation de l’EHESS a été une première raison, immédiate, de la baisse du nombre de participants à l’assemblée. Pour ceux qui considéraient l’occupation comme but plutôt que comme moyen, et l’assemblée accessoire, l’aventure s’arrêtait là. Quoique l’appel à rejoindre cette assemblée « ouverte » ait été maintenu, il se peut que la seule désinformation médiatique à propos de l’EHESS et de sa dévastation par des autonomes armés ait éloigné de nouveaux participants possibles. Et en général, le peu de publicité faite par l’assemblée sur elle-même portait préjudice à ce qu’elle soit davantage rejointe. Si le nouveau lieu de réunion ne pouvait accueillir autant de gens qu’à l’EHESS, ça ne s’avéra pas un problème : chaque soir les présents se comptaient entre 50 et 100, en général autour de la soixantaine.

Ces raisons, le changement de lieu modifiant les conditions du débat, et influant peut-être sur sa teneur, sont à prendre en compte pour expliquer ce qui a changé après la première semaine.

Mais, il faut voir aussi ce que l’assemblée elle-même est devenue au cours de sa deuxième semaine d’existence, pour expliquer qu’elle en soit ensuite restée là, n’ayant pas attiré d’autres participants, ou peu, et en ayant fait fuir certains.




Rétrécissement de l’assemblée en comité d’action élargi



Progressivement, mais assez vite, une seule perspective l’a emporté : en prenant exemple sur les modes d’actions qu’on estimait les plus favorables pour appuyer l’extension du mouvement (blocages, occupations, manifestations sauvages), il s’agissait d’organiser des actions à partir de l’assemblée. Dès lors, il n’était quasiment plus question que de ces buts fixés à court terme, au coup par coup. Toute autre considération était plus ou moins ouvertement renvoyée au second plan, qu’il s’agisse du projet d’une nouvelle occupation, ou de la réflexion à peine entamée sur cette assemblée comme moyen neuf de débat.

Sans doute qu’une certaine urgence obligeait à se concentrer sur de tels objectifs particuliers. Mais l’abandon de ces autres questions, pourtant abordées dans l’assemblée, porta préjudice à une définition plus juste de ces objectifs devenus exclusifs. C’étaient quelques certitudes individuelles qui l’emportaient, au détriment de l’effort collectif à fournir pour affronter la complexité de la situation. Là où il aurait fallu parvenir à prendre ensemble un certain temps pour fonder en vérité une pratique nouvelle, essentiellement subversive parce qu’elle serait entrée immédiatement en contradiction avec tous les modes d’organisation et de débat existants – qui empêchent le débat –, on se précipitait vers la cristallisation d’un énième regroupement activiste, d’autant plus à critiquer qu’on y revendiquait un rejet des formes de récupérations traditionnelles, dénoncées comme ennemies de la révolte.   

On insistait sur la collaboration entre flics et syndicats, et ce publiquement (voir Bifurcation). Soit. Mais si de telles déclarations ne servent qu’à donner un poids factice aux seules actions coups-de-poing portées par quelques individus fermés à l’approfondissement du débat, on ne se retrouve plus très loin du double discours syndical. Ce qui est dit ne provient plus de véritables tentatives pour saisir ce qui a lieu, ce qu’on subit, et pour se donner les moyens d’en sortir.   

On assista à une domination sur l’assemblée d’une tendance tout aussi activiste que celle de la première semaine, plus concentrée que diffuse, peut-être plus volontaire que velléitaire, même si ses réalisations ont été minimales : l’AG en lutte ne se reconnaissait plus qu’une finalité, l’organisation d’actions, auxquelles participaient pour l’essentiel ceux qu’elle regroupait, même si d’autres personnes répondaient aux appels lancés publiquement.

En général – c’est-à-dire pour la plupart des réunions qui se sont tenues rue Servan, dont la description qui suit servirait de schéma quasiment invariable – les débats s’ouvraient par quelques récits des faits du jour, déroulement d’une manifestation, bilan d’arrestations, actions ciblées pas forcément menées par des participants à l’assemblée, comptes-rendus d’AG tenues dans des facs. Ces récits terminés et commentés, on passait à l’annonce des événements à venir, tenue d’une AG à Nanterre ou Tolbiac, dates d’actions ciblées décidées par d’autres regroupements, prochaine manifestation. Venait alors la question centrale : que faire ? L’AG en lutte, résultat du consensus de sa majorité, y répondait en affirmant sa volonté d’élaborer ses propres plans d’actions, indépendants et sur la base des timides positions critiques qu’elle assumait, pour apporter de l’eau au moulin de la contestation ; à la fois un désir de dissociation mais tout en affirmant vouloir rester partie prenante du « mouvement » dans son ensemble. Une fois qu’une proposition d’action avait emporté l’adhésion d’un plus grand nombre suffisant, on passait à la répartition des tâches techniques, tout en veillant à apporter une justification minimale au projet décidé, par l’élaboration d’un tract explicatif. Environ la moitié des participants à l’assemblée prolongeait sa réflexion en comité plus restreint.

De fait, suite à la baisse du nombre des participants une fois installés rue Servan, ce fut alors une minorité de l’assemblée initiale, devenue majoritaire, qui imposa ses vues à l’ensemble du collectif. En dépit d’ailleurs d’une des justifications données au rejet du vote, à savoir qu’il impliquerait justement la dictature de la majorité sur la minorité. Les modes de fonctionnement admis à la fondation de l’assemblée étaient conservés, mais la tendance générale n’était pas à l’examen de leur signification plus profonde.    


Ceci dit, au cours de la dernière semaine du mois de mars, quelques participants s’entendirent, avec l’aval de tous mais bien peu encourageant, pour exprimer ce qu’était cette assemblée, à ce moment, dans le but de le rendre public. Ces rédacteurs étaient beaucoup moins nombreux que ceux qui s’investissaient dans la préparation d’une action en vue de perturber la manifestation autorisée du mardi 4 avril. Une esquisse de texte fut présentée à l’assemblée du jeudi 30 mars :

 

 « Ce texte décrit les fonctionnements d’une AG ou, à la différence de ce qui se fait ailleurs, il n’y a ni présidence, ni tribune, ni tour de parole, ni ordre du jour. Cette structure n’est pas rigide, elle évolue et est ouverte à tous ceux qui veulent être acteurs de la lutte (et donc elle n’est pas ouverte à ceux qui viennent en tant qu’observateurs, comme par exemple les journalistes).

En principe libre, la prise de parole n’est pas organisée, pas imposée, et dépend de l’envie de chacun d’écouter ou intervenir. A des moments, on s’écoute, qu’on se contredise ou qu’on s’accorde, à d’autres moments, le fil du débat se perd et se raccommode.

Le vote, seulement envisagé le premier jour de l’occupation de l’EHESS, a été largement rejeté. Depuis, alors qu’une dizaine d’AG en lutte se sont tenues, le besoin de voter ne s’est pas fait sentir, comme si l’AG préférait lever ses voix que ses mains.

L’AG ne cherche pas à gommer les différences, les paroles multiples se confrontent et lorsque le besoin s’en fait sentir émerge une parole collective. Cette dernière prend forme par un aller-retour entre l’AG et quelques-uns qui la retranscrivent, ce texte en est un exemple tout comme l’appel au blocage des voies de circulation.

L’AG fonctionne sans porte-parole et sans représentant (chacun ne pouvant représenter que lui-même). L’individualité ne peut jouer l’imposture d’être le groupe. Les médias s’ils nous sollicitent, devront se satisfaire de la parole collective.

L’AG n’est pas que le moment de l’assemblée générale. Elle est aussi l’ensemble de ce que cette rencontre rend possible. Tout le monde ne fait pas tout. Des initiatives fusent au cours de l’AG, ceux qui le veulent s’en emparent et prennent l’initiative de les rendre effectives.»



Sa lecture en fin de réunion donna lieu à peu de réactions. S’exprima notamment une forte réserve quant au style, perçu comme trop littéraire, enrobé – ce qui est vrai, au vu de son imprécision sur les faits que compense un mode de présentation de l’ordre du ressenti personnel, individuel. On reprocha par ailleurs à une telle présentation que ceux qui la revendiqueraient donneraient l’impression de s’autocongratuler, en mettant en avant leur propre pratique d’une manière à se prévaloir d’une réussite étrangère aux personnes extérieures à l’assemblée – sur la base de cette proposition, cette objection n’est pas fausse. Mais elle provenait aussi d’une prévention maintes fois exprimée, contre toute tentative de saisir la spécificité de ce qui avait lieu là dans le but de le publier, sous prétexte qu’on se serait alors dissocié de l’ensemble du « mouvement ». « Mouvement » au demeurant bien plus fantasmé, ou mythifié, qu’on essayait de le comprendre le plus exactement possible pour déterminer ce qu’il y avait de plus urgent à dire et à faire, contre ses insuffisances nombreuses.

L’AG en lutte offrait pourtant cette possibilité de dire et de faire contre ces insuffisances, donc en prise avec le « mouvement », en prise critique. C’est une absurdité profonde de penser qu’on aurait voulu s’en détacher, pour s’enfermer entre participants de cette assemblée. Mais pour faire quoi ? Et dans quel but ?

Pour certains, dont les auteurs du présent compte-rendu, faire la publicité de ce qu’était l’assemblée en cours, en insistant sur ses qualités, en examinant ses insuffisances, constituait un moyen adéquat pour d’une part l’obliger à se définir elle-même plus clairement et, dans le même temps, pour mettre en cause les limites graves du « mouvement » depuis son commencement, et ce collectivement – tous les participants le souhaitant engageant alors leur responsabilité, au nom de l’assemblée. Une telle perspective n’implique pas de vouloir fonctionner en cercle fermé. Au contraire, sur la base de ce qui est mis en jeu en tel endroit particulier, elle vise à son extension, dans la confrontation avec ceux qui y reconnaissent la nouveauté, c’est-à-dire l’ouverture sur un inconnu dont on sait déjà que son exploration suppose le dépassement définitif de tout ce qui contribue à la conservation de l’ordre actuel sur le monde.

Tenant compte des observations faites ce jeudi soir, et du point de vue de l’intention exprimée dans le paragraphe précédent, un des participants à la rédaction de la première proposition, également co-rédacteur de ces lignes, en rédigea une seconde, lue le lendemain à l’assemblée :

« Depuis le 20 mars 2006, une assemblée ouverte à tous ceux qui entendent être acteurs de la révolte se tient quotidiennement (sauf les week-ends jusqu’à présent). Elle s’est constituée dans le sillage de l’élargissement et de la radicalisation de ce qui n’était au départ qu’un mouvement étudiant contre un nouveau contrat précaire.  Les manifs sauvages, les affrontements de rue et les occupations (Sorbonne et Collège de France) ont clairement exprimé une rupture avec les conditions existantes et annoncé un dépassement du simple caractère revendicatif du mouvement. Dans cette logique, un appel a été lancé sur Internet lors du week-end du 18 mars, week-end au cours duquel plusieurs villes dont Paris étaient secouées par des fins de manifs aux allures d’émeutes. Concrètement il s’agissait de se doter d’un lieu de débat et d’organisation pour ceux qui ne veulent plus se reconnaître dans les catégories (étudiants, intermittents, chômeurs, salariés) qui leur sont imposées et qui les maintiennent séparés. Dans la même perspective, l’appel insistait sur la volonté de ne pas se fixer de cadres de discussion préconçus afin que soit laissée possible « la remise en cause de tout ».

Les organisations existantes dans le mouvement étudiant ne permettaient pas de franchir ces deux caps tant par leur cloisonnement que par leur mode de fonctionnement très dirigé et très orienté. L’assemblée s’est donc rapidement prononcée pour un déroulement du débat radicalement différent des AG universitaires. Dans l’assemblée générale de l’auto baptisée « AG en lutte », il n’y a ni présidence, ni tribune, ni tours de parole. Le vote, seulement envisagé le premier jour au sujet de l’occupation de l’EHESS, a été largement rejeté sans que son utilité possible ne soit toutefois réellement débattue. A ce jour, elle ne l’est pas plus.

Les décisions collectives prises par l’assemblée générale sont relativement peu nombreuses. Les principales concernent la rédaction de plusieurs appels, l’un à rejoindre l’AG en lutte, l’autre au blocage des voies de circulation. L’assemblée les a signés de son nom, engageant de ce fait la totalité de ses participants alors présents. Pour la constitution de ces deux textes, une commission de quelques personnes s’est réunie pour prendre en charge la rédaction en fonction du seul contenu des discussions de l’assemblée. Le résultat de la commission est ensuite présenté, discuté et éventuellement amendé lors de l’assemblée générale suivante.
Une attention est donc portée à conserver autant que possible l’assemblée générale comme base souveraine.

Dès les premiers jours, un consensus fort s’est exprimé contre la présence des médias à l’assemblée comme dans les locaux occupés. La prise de bouche avec les journalistes a également été considérée comme difficilement tolérable, et les quelques initiatives individuelles prises dans ce sens ont été condamnées (voir article de Libération à partir du « carnet de bord » d’un participant). L’AG en lutte est ouverte à tous mais à la condition expresse de se considérer impliqués dans la révolte, les observateurs ne sont pas acceptés. De ce fait, les petits employés de l’information qui parlent pour tous sans mandat et qui solidifient leur carrière sur le dos de ceux qui se battent, devront se contenter de la parole collective que l’assemblée rend publique elle-même.

Pour l’instant l’AG en lutte communique par le site d’Indymedia Paris et par la diffusion de tracts.

L’assemblée n’est pas le seul moment du collectif qui se retrouve autour d’elle et se rencontre à son occasion. Des comités informels se constituent en fin de réunion pour aborder et mettre en place les questions plus pratiques afin de rendre effectives les initiatives proposées au cours de l’assemblée générale. Car on dissocie peu ici les questions d’ordre pratique concernant le rôle de l’AG dans le mouvement, des questions plus théoriques sur les buts et les perspectives. Des actions sont ainsi régulièrement envisagées et le cas échéant mises en œuvre.

Si l’assemblée générale reste un moment indispensable de l’organisation, elle n’a pas, de par son mode de fonctionnement, le rôle que peuvent lui faire jouer les directions syndicales ailleurs. L’individu n’y est pas muselé, les contradictions s’y expriment, aucune ligne politique particulière n’y est imposée. Elle reste ouverte et pour cette raison conserve une forme et un contenu évolutifs.  

Si cette présentation fait office d’invitation et d’information, l’AG en lutte n’a pas pour autant pour objectif de se considérer comme un pôle de convergence de tous ceux qui rejoignent ses modes de fonctionnement et ses propositions. Sachant qu’ils nous ont été dictés par une situation particulière, par un rapport de force, ils n’ont d’intérêt que s’ils sont reproduits par d’autres afin de perfectionner un outil collectif qui n’en est encore qu’à ses balbutiements.  

L’organisation du débat est une étape de la guerre contre ceux et « ce » qui l’empêchent au quotidien. »



Cette seconde proposition corrigeait les insuffisances de la précédente ; même si elle était encore à discuter par l’assemblée pour l’améliorer, pour en préciser, en tempérer peut-être, certaines affirmations – par exemple, ce passage sur les « questions plus théoriques sur les buts et les perspectives », dont on se serait saisi au même titre que « les questions d’ordre pratique » : s’il est vrai que les premières furent posées, ce fut plutôt à la marge, ou dans un deuxième temps justement par rapport aux secondes ; alors qu’il eu fallu qu’elles ne soient pas ainsi séparées.     

A l’instar de celle de la veille, cette lecture ne donna lieu qu’à un très court débat. Ce furent toutes les discussions qu’on écourta ce soir-là, car les participants à l’assemblée décidèrent de rejoindre la manifestation sauvage qui avait commencé de traverser Paris à partir de la Place de la Bastille – quelque peu ironiquement, ce fait démontre au passage la supériorité de l’imprévu sur les projections alors calculées dans l’assemblée : c’est à ce moment que l’idée de « bifurcation » se réalisa de la manière la plus réussie, et de loin, par rapport à la tentative planifiée de la semaine suivante.  

Mais cette raison particulière ne suffit pas pour expliquer le désintérêt relatif au sujet de ce texte, et de celui qui l’avait précédé. La raison profonde est décrite plus avant, soit la pétrification progressive mais sûre de l’assemblée possible en comité d’action élargi. Le moment de la présentation de ces deux textes fut celui où la transformation s’acheva. Jusqu’à la semaine du 10 avril, et le soubresaut provoqué par la fin officielle du « mouvement », ça ne bougea plus.

Pour notre part, c’est alors que nous nous sommes éloignés de l’assemblée, une première fois, au début du mois d’avril.

Plus particulièrement impliqués dans le but que l’assemblée parvienne à se fonder et à se définir en tant qu’assemblée de base et souveraine, embryon d’un sujet collectif nourri par l’engagement de tous ses participants, nous nous refusions à pousser davantage dans ce sens, parce que trop esseulés. En dépit de ce qui avait réussi à être mis en place de façon collective, c’est-à-dire par l’implication de chacun et que chacun seul n’obtiendra jamais, une semaine après la fin de l’occupation de l’EHESS, il n’y avait plus aucune place à l’approfondissement dans ce sens.

Telle que l’assemblée fonctionnait à ce moment, il eût été possible d’insister, en tant que participants isolés, associés à quelques autres, pour parvenir à la publication de ce texte sur les déroulements de l’assemblée comme bases de sa constitution plus franche en tant qu’assemblée de base et souveraine. Mais, au point où l’assemblée en était, non dépassé par la suite, ç’aurait donné une déclaration soutenue collectivement seulement en apparence. Ç’aurait été un mensonge sur ce qui se passait en réalité.       


La semaine qui suivit, la manifestation du mardi 4 avril entre la Place de la République et celle d’Italie donna lieu à une tentative de bifurcation, à laquelle succéda une occupation de quelques heures, d’une annexe de la Bourse du Travail située dans la rue Turbigo. Les occupants réunis en assemblée générale parvinrent à la publication d’une déclaration commune, qui soulignait notamment l’actualité et l’importance de la contestation en cours, et qui mettait son extension en perspective par une généralisation de formes organisationnelles indépendantes des encadrements institués [3].




Fin du « mouvement » ; fin de l’assemblée



Le lundi 10 avril, l’article de loi sur l’instauration du CPE fut supprimé.

Ce jour-là, nous retournâmes à l’assemblée.

C’était comme si le changement de situation obligeait à s’y poser d’autres questions. Comme si le retrait du CPE faisait violemment tomber l’illusion que toute agitation particulière participait au maintien de la contestation générale, puisque lorsque celle-ci était en passe de s’arrêter, l’agitation particulière constata toute son impuissance, toute sa vacuité.

Au milieu d’interventions dont certaines faisaient sérieusement douter qu’on se trouvât à la bonne adresse – conséquence logique de l’incapacité à s’être doté de moyens pour poser quelques principes, et affirmer quelques positions, en dessous desquels il aurait pour le moins paru incongru de s’engager dans cette assemblée –, il s’exprimait notamment une certaine critique des errements activistes dominants jusque-là, une volonté d’analyser ce qu’avait été le « mouvement » dans son ensemble, de prendre plus fermement acte de ses limites favorables aux ennemis de toute révolte, et le constat que la question du fond avait fait grandement défaut aux débats menés jusqu’alors.

En partie suivant ces réflexions, on se proposa de réunir un comité d’écriture pour le lendemain, alors qu’une prochaine assemblée était prévue le mercredi suivant.


Ce mardi 11, au moins une vingtaine de personnes se retrouvèrent. Assez vite, les projets de textes possibles furent mis de côté, pour se concentrer sur une question centrale, à savoir la définition de la pratique commune expérimentée depuis le 20 mars, ce qu’elle avait été, ce qu’elle pouvait être encore. A notre connaissance, et il est bien dommage que ça n’ait eu lieu qu’en comité restreint, c’est là où le débat a été le plus intense depuis que l’assemblée était installée rue Servan, où il a été le plus intéressant, parce que le plus contradictoire. Ce serait trahir la teneur de chaque intervention de ce soir-là que de les ranger chacune dans deux camps strictement définis. De même que chaque participant à l’assemblée, plus largement, ne saurait être définitivement étiqueté suivant une telle appartenance. Tout dépend du moment : si c’est celui du débat ouvert, qui suppose des compromis possibles, ou nécessaires ; si c’est celui du choix, où se prononcer peut être synonyme de rupture, et de scission. Suivant le cas, l’expression d’un avis, d’une opinion, ne prend pas le même sens, n’entraîne pas les mêmes conséquences.

Cependant un clivage s’est alors clairement exprimé, entre deux positions inconciliables, ou une position et sa négation sans compromis possible – d’ailleurs, toute l’expérience de l’AG en lutte peut être comprise du point de vue de ce clivage, entre ce qui a été rendu possible de nouveau, et ce qui en a empêché l’exploration, et l’affirmation. La position, ici, consistait à se satisfaire du peu déjà accompli, pour tenter de le conserver tant bien que mal, dans l’intention toute velléitaire d’ouvrir une nouvelle occupation, qui plus est de type squat, dans la perspective réactionnaire de s’associer à d’autres luttes corporatistes ; et en arguant que la pratique de l’AG en lutte ne pouvait être que ce qu’elle avait été jusque-là, parce que ç’avait toujours été ainsi par le passé ! Face à ce bien triste renoncement, sa négation s’exprima : dans la continuité des choix en rupture faits depuis la création de l’assemblée, encore à renforcer, mais surtout par la critique de ses graves insuffisances, on pouvait envisager de donner suite, peut-être.

Mais il faut dire que cette discussion venait trop tard. En fait de nouveau départ, il s’agissait plutôt de prononcer l’acte de décès de l’assemblée. A nous, ceci nous apparut clairement quand elle se réunit le lendemain.

En dépit de ce qui avait dominé quasiment depuis son commencement, si cette discussion en comité restreint pouvait encore augurer d’un changement de cap, en imaginant que l’assemblée s’en saisisse pour se prononcer sur ce qu’elle avait été jusque-là, et pour se donner les moyens d’être autrement, on se proposa la rédaction de textes qui présenteraient les différentes conceptions alors exprimées sur notre pratique commune, destinés à cette continuation du débat par l’assemblée.

Mais, le mercredi 12 avril, un seul texte fut distribué (Une assemblée ?) – écrit par deux des auteurs de ce rapport – qui ne donna lieu à aucun débat par l’assemblée moribonde.
 
Sans nous, l’assemblée continua encore de se réunir jusqu’au début du mois de mai, où sa dissolution fut décidée entre le 3 et le 5, d'après ce que nous ont appris des messages postés sur Indymedia Paris à ces deux dates.





3. « Appel de l'assemblée du 4 avril tenue à l'annexe occupée de la Bourse du Travail rue de Turbigo
L'assemblée, réunie ce jour, constituée de lycéens, étudiants, précaires, chômeurs, travailleurs et ex-travailleurs, appelle à la grêve générale illimitée et au blocage des moyens de production et des axes de circulation.
L'assemblée appelle aussi à ne pas suivre les consignes syndicales qui proclameraient la fin du mouvement et le début de la négociation. Elle invite à poursuivre la formation de collectifs dans les quartiers, les lieux d'étude, les lieux de travail, et à leur coordination.
Bien au-delà du CPE et de la loi sur l'égalité des chances, cette lutte ne se limite pas à la demande de garanties supplémentaires face à la précarité croissante et constitutive de ce système. Elle remet en question les bases mêmes de sa légitimité. Notre situation dans le capitalisme ne peut de toutes façons aller qu'en s'empirant.
Assemblée du 04/04/06 tenue à l'annexe occupée de la Bourse du Travail rue de Turbigo »





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