Une expérience d'assemblée en France au printemps 2006 – Critique de l'AG en lutte    





2. Manque du négatif dans l’assemblée



   

Manque de rupture pratique dans les rues



Le mouvement social de mars-avril 2006 en France n’a été émaillé que de peu de tensions dans les rues, que ce soit à Paris ou dans les villes de province. Pour la plupart, les affrontements entre manifestants et flics ont eu lieu à l’issue des manifestations chapeautées par les syndicats, et ces débordements n’ont jamais atteint une intensité qui leur aurait conféré une place centrale, déterminante pour l’ensemble du mouvement. Dès son commencement, celui-ci n’a pas été placé sous l’égide de cette négativité brute qui fait la vigueur et la valeur de tant d’autres moments de révolte collective dans le monde – même si souvent ils en restent là, au stade de cette première expression de colère. Là où il convient dans ces cas de se concentrer sur cette négativité brute, les façons dont elle se manifeste, son unité et ses différences, pour en déceler la profondeur et les limites, pour en affirmer l’actualité, qui est l’actualité de la révolte à l’époque présente, dans le cas particulier qui nous occupe il faut au contraire souligner la faiblesse d’une telle négativité, pour s’interroger sur les effets de cette faiblesse, et en quoi elle s’est avérée déterminante quant à la définition du mouvement dans son ensemble, quant au déroulement de l’assemblée AG en lutte en particulier.


En général, le moment de révolte marque une rupture, qui perturbe la continuité de ce qui devrait être accepté suivant les vues et les décisions de ceux qui monopolisent le pouvoir de dire et de faire au nom usurpé de la plus grande majorité des humains, qu’ils soient positionnés en ennemis évidents de toute révolte, ou qu’ils s’en déclarent mensongèrement les soutiens, en vrais récupérateurs. Les éléments déclencheurs d’une telle rupture sont multiples. Considérés dans leur immédiateté particulière ils diffèrent en chaque endroit où on se révolte. Ici parce qu’on ne supporte plus la corruption des gestionnaires locaux, ou l’énième mascarade électorale qu’organisent leurs supérieurs, là pour une bavure policière, ou parce que s’impose encore une arbitraire augmentation des prix de l’essence, ailleurs parce que l’eau et l’électricité manquent depuis trop longtemps, ou parce que s’accentue la rivalité entre deux groupes désignés suivant l’ethnie ou la religion. Ce sont là des exemples, non limitatifs, de ce qui peut provoquer – ou non d’ailleurs, ce qui exclut toute érection en loi causale systématique – ces colères collectives, non préméditées, aux allures spontanées, qui font les révoltes.

Au-delà de ces « raisons » particulières, les révoltés du monde ont ceci en commun qu’ils manifestent un refus, et qu’ils le manifestent en actes : ils attaquent, ils détruisent, ils pillent, ils mettent le feu. Ils rompent avec le bon ordre de leur soumission sociale. Ils sortent des rangs. Alors, la création d’une situation telle et sa qualité négative ne doivent qu’à eux-mêmes. Ce faisant, ils conquièrent une première unité, rudimentaire parce qu’elle manque d’être affirmée comme cette unité dont chacun se réclamerait, mais qui constitue tout de même le franchissement d’un cap considérable, car en dessous il n’y a rien, ou on en reste à des intentions, si radicales qu’elles paraissent. La destruction et l’affrontement massifs, une fois en cours, par les cibles désignées, par les camps délimités, interviennent comme s’ils révélaient une évidence, habituellement occultée par la domination de conceptions et d’un ordre crus immuables, dont les propagandistes s’emploient à effacer l’idée même de révolte. Bien réelle, inattendue et imprévue, la révolte dérègle cet ordre. Elle commence d’insinuer le doute contre ces conceptions, elle fait vaciller les prétentions à l’absolu de ceux qui les défendent. Par l’assaut contre les flics, par la consumation des propriétés étatiques et de la marchandise, par l’agression des journalistes, ce qui commence d’être détruit matériellement annonce un renversement possible des fétiches dans la pensée, dans les consciences. Par leurs actes les révoltés se déterminent, même si dans une immédiateté qui manque encore d’être mise en perspectives plus dévastatrices, ils s’obligent, et ils obligent leurs alliés potentiels, à tirer des conséquences moins évidentes lorsque chacun demeure dans l’impuissance de son isolement.

Mais il manque aux éclats de révolte, dans l’époque actuelle, que leurs acteurs parviennent à pousser l’avantage au-delà de ces premières expressions brutes de leurs colères, toutes intenses qu’elles soient.  Depuis le printemps 2001 en Algérie, et surtout l’hiver 2001-2002 en Argentine, il ne semble pas que des révoltés aient su se donner les moyens de la prolonger par d’autres moyens, c'est-à-dire, si on se base sur ce qui a fait la force de ces deux expériences, par des tentatives de s’organiser pour renforcer leur position née dans l’affrontement – en Algérie –, ou pour donner ensemble libre cours à une parole neuve – en Argentine – neuve parce que c’était leur propre parole, échappant à ce qui la contraint ou l’empêche habituellement, en ce sens critique d’emblée, même si le débat alors ouvert ne semble pas avoir été mené jusqu’à la définition de contenus, et à des prises de décisions, qui en auraient encore renforcé la portée historique.


C’est d’après ce que nous savons des faits de révolte depuis le début de 2003, avec donc cette part d’inconnu qui fait notre ignorance, que nous pouvons faire ce constat, sur l’absence de tentatives qui auraient rappelé ces deux précédents, qui en auraient prolongé les avancées, qui en auraient critiqué les insuffisances. Il se peut toutefois que d’autres modes d’auto-organisation aient été expérimentés, par exemple au Pérou en avril 2004 – à Ilave, où des milliers d’habitants protestent contre la corruption locale jusqu’au lynchage du maire incriminé –, ou en Chine en avril 2005 – à Huaxi, « le village qui a battu la police », où des milliers de manifestants, d’abord unis contre la pollution industrielle qu’ils subissent, parviennent jusqu’à la prise de contrôle de leur village. Mais il est très difficile d’en affirmer quoi que ce soit, sinon quelques hypothèses peu sûres, tant nous restons en observateurs lointains malheureusement tributaires de l’information dominante, par conséquent de ses silences probables à ce sujet, qu’aucune indication donnée par les révoltés eux-mêmes n’est venue briser, à notre connaissance. En effet, s’ils les occultent parfois également, s’ils en trahissent toujours le sens, les informateurs salariés rendent compte en général des actes de révolte qui ébranlent directement l’ordre qu’ils défendent, ce qui permet de s’en faire une idée ; par contre, lorsque l’assaut est passé, ou lorsqu’il a été battu et en grande partie grâce à leur travail de sape, ils ne prennent pas la peine de s’attarder sur d’éventuelles suites que donneraient les révoltés à leurs premières offensives, du moins tant qu’elles ne signifient pas le même danger immédiat. Depuis notre position, nous ne pouvons donc pas affirmer que ce genre de voie n’a plus été exploré depuis l’Argentine, et nous ne pouvons pas non plus affirmer qu’il l’a été, faute d’information disponible. Le constat de cette incapacité démontre d’autant plus la nécessité de cette publication, qui se veut de ce point de vue un appel à tous les révoltés et leurs alliés : donnons-nous les moyens de communiquer sur nos actes, et sur les réflexions que nous en tirons, pour en renforcer l’intelligence et la portée !


La grande majorité des personnes qui ont fait le mouvement du printemps 2006 en France est demeurée enfermée dans des modes d’action, et dans la tolérance du discours qui leur était associé, essentiellement inoffensifs. Si unité il y avait, elle existait surtout par la visibilité que l’information lui accordait, de concert avec les professionnels habituels de l’encadrement syndical, qui ont sans grands efforts imposé leur but comme seul but, à savoir le retrait de l’article de loi sur le CPE dont l’annonce enfin obtenue a eu raison de toute agitation.

A la marge – dans un isolement qui l’a certainement handicapée au contraire d’une situation où l’expérience qu’elle était se serait multipliée – l’assemblée a bien cherché à se déterminer contre ce courant dominant. Mais la définition initiale de sa singularité et le questionnement timide sur ses buts l’ont surtout été suivant des conceptions préétablies, déjà éprouvées. Non d’après une nouveauté, une intensité, qui seraient venues de la rue, par l’engagement offensif et collectif de pauvres anonymes non encadrés. Cette influence faisant défaut, ce ne sont pas les consciences réunies dans l’assemblée qui y ont ramené la charge négative qui lui manquait.

Là où en d’autres situations de révolte la rupture première manque d’être prolongée dans ses effets – si ceux qui la marquent en premier, peut-être rejoints par d’autres, parvenaient à forger d’autres armes encore, en s’organisant sur cette base –, nous croyons qu’en France au printemps 2006 il a manqué à cette tentative d’organisation qui s’est annoncée avec l’AG en lutte d’être placée sous l’influence, ou d’avoir été accompagnée, d’une telle rupture. Alors, l’assemblée aurait pu se définir comme « ag en rupture », assumant d’autant mieux ses spécificités novatrices pourtant réelles, mais qui ne sont restées qu’embryonnaires.

Nous soutenons ce jugement par cette hypothèse, ou proposition théorique : la qualité de la rupture, son caractère massif, l’intransigeance qu’elle manifeste dans son immédiateté, l’impossibilité du retour en arrière qu’elle consacre, conditionnent les suites données par ceux qui se révoltent à leur engagement initial, s’ils en donnent. Plus la révolte se fait intense dans les rues, aux premières heures, aux premiers jours de son déclenchement, plus la manifestation de cette radicalité en actes peut ouvrir la voie à sa continuation conséquente par d’autres moyens. Plus le débat qui en résultera s’initiera dans de meilleures conditions.

Car ceux qui se trouvent alors (ré)unis gagnent cet avantage, s’ils s’en saisissent, que leurs actes, que leur révolte, dans cet ici et maintenant, priment sur tout le reste. Désormais, ils sont ce qu’ils font par eux-mêmes. Ils dirigent la manœuvre. Autour d’eux, ce ne sont que réactions, des défenseurs de l’Etat pour les réprimer, des partis et des syndicats pour leur vendre leur soupe avariée de récupérateurs, des informateurs professionnels pour recouvrir de leurs interprétations éculées ce qui a lieu, en réalité.


L’assemblée AG en lutte a commencé de répondre aux insuffisances de ces éclats de révolte qui secouent le monde, mais qui échouent, en partie, faute d’être renforcés par des volontés d’auto-organisation. Mais cette tentative a été fortement gênée parce qu’elle s’est faite dans une situation de conflit trop peu, trop mal déclaré, en deçà justement de ce qui caractérise ces éclats de révolte nombreux. Pour guider leur recherche, les personnes réunies dans l’assemblée auraient pu parvenir à se placer du point de vue de ces éclats-là, dont la prise en considération aurait pu les amener à plus de conséquence, et à moins d’errements rédhibitoires. Mais, à ce sujet, en fait de cet intérêt à connaître la révolte dans toutes ses manifestations actuelles, c’est au contraire l’ignorance qui règne. Alors même que cette connaissance est possible, et qu’elle constitue certainement un des instruments indispensables pour ceux qui projettent le bouleversement des conditions présentes. C’est là encore une des exigences qui a fait défaut à l’assemblée, d’où émanait une grande méconnaissance de la révolte dans le monde, quand le regard même des plus impliqués réduit son champ à un contexte particulier, le sien, perçu comme le seul, ou central – et c’est d’autant plus dommageable quand ce contexte d’agitation se localise en Occident, comme c’était ici le cas.


A propos de sa faiblesse négative, il convient de souligner la proximité du printemps 2006 avec l’automne précédent. D’une certaine manière, l’embrasement d’alors contenait ce qui manqua au printemps, même s’il faut aussi reconnaître les limites propres à cette « révolte des banlieues » : l’espèce de validation par les émeutiers eux-mêmes d’une posture exclusive de révoltés attitrés, prolongeant l’identité qu’ils se reconnaissent au quotidien ; la surexposition de leurs actes dans l’information, dont le danger s’en est trouvé exagéré, en permettant aussi de le contenir ; l’extension quantitative, la reproduction par copycat, qui n’a pas pour autant signifié le franchissement d’un cap qualitatif. Ceci pris en compte, ce « mouvement »-là a aussi été remarquable par la rage et le défi qui s’y sont découverts sur l’ensemble d’un territoire étatique comme la France ; par le non encadrement de ses acteurs ; par leur vigueur dans la destruction et le choix de leurs cibles. C’est sans doute et en partie l’influence de ce précédent encore chaud qui s’est fait sentir dans les débordements du printemps 2006, quand les rues au centre des villes ont commencé d’être irriguées par ce courant offensif comme s’il avait pris sa source à leurs périphéries quelques mois plus tôt.

Mais, comme à l’automne 2005 un gouffre avait maintenu les incendiaires des banlieues hors de portée de la masse de leurs alliés possibles parmi les autres pauvres, la séparation s’est encore révélée si effective en mars et en avril 2006 avec, exemplairement, la répétition des situations chaotiques à l’issue des manifestations rituelles.  

Inconvénient majeur à tout soulèvement d’envergure, la séparation entre les pauvres, dans sa permanence diffuse comme lorsqu’elle s’est exprimée par ces accès ponctuels d’affrontements et d’agressions à la faveur des manifestations, résulte d’un complexe de facteurs qui exclut toute explication simplificatrice et définitive, comme pourtant elles fleurissent dans les bouches médiatiques, politiques, ou militantes plus confidentielles. L’Etat, les syndicats, les journalistes jouent de cette séparation, ils l’entretiennent parce qu’elle sert leurs intérêts respectifs. Elle se fait aussi plus profonde à mesure que le temps passe, si elle n’est pas fortement contredite, quand les discours dominants et l’organisation concrète de la gestion sociale font leur œuvre de conditionnement. Puis, plus directement dans le cours d’un mouvement social, elle peut être encore renforcée dans la confrontation d’intentions dont la particularité, l’importance illusoire, ne parviennent pas à être dépassées par ceux qui se retrouvent alors face-à-face. Et même, c’est parfois à juste titre pourrait-on dire, que les situations s’enveniment  – quand par exemple des groupes de jeunes banlieusards s’énervent que d’autres personnes organisées, qui se revendiquent étudiants ou lycéens en lutte, leur ferment leurs cortèges – ce qui rend l’appréhension et la critique de cette séparation si difficile, malgré l’importance centrale de s’y confronter.

Du point de vue qui nous occupe plus particulièrement, sur la question de la rupture et du négatif qu’elle met en jeu, on peut avancer que cette séparation entre les pauvres a aussi bien empêché que le mouvement social du printemps 2006 ne « retrouve » le négatif de l’automne précédent, tandis que, pour la même raison, l’automne 2005 n’a pu voir dans ce printemps qui a suivi une invitation à se prolonger.

Toute séparation entre les pauvres est un obstacle au débat ; en faire le constat, c'est-à-dire la mettre en évidence dans tout ce qui l’implique et dans tout ce qu’elle produit, sans la valider ni par angélisme ou paternalisme gauchiste ni par calcul répressif, est une condition du débat, dont un des buts prioritaires serait donc d’admettre et de prononcer collectivement son dépassement.




Ignorance de la révolte dans le monde



La connaissance de la révolte dans le monde est possible, contre l’organisation de son ignorance par le monopole de l’information dominante sur son compte-rendu et son commentaire, quand simplement elle ne fait pas que la taire.

Comme la Bibliothèque des Emeutes l’a établi en son temps, le manque général de communication entre révoltés, sur l’identité et les spécificités de leurs actes, porte préjudice à toute révolte particulière, isolée.

Ce qui manque plus particulièrement en Occident, en France, c’est la révolte même, aux niveaux d’intensité et d’intransigeance qu’elle atteint ailleurs. C’est ce dont nous manquons, observateurs éloignés des champs de bataille, mais dans une position qui nous permet, en usant des instruments appropriés, de constater ces lacunes qui gênent le parti des révoltés à se reconnaître, à se renforcer, à s’organiser.

L’unité idéologique des deux siècles passés, issue des théories marxiennes, qui rassemblait les pauvres dans le prolétariat, a disparu, et c’est tant mieux. Maintenant, il s’agit de fonder une nouvelle unité, dont nous savons qu’elle est bien là en puissance. La nécessité s’en manifeste, l’aspiration s’en fait sentir, ou du moins le devrait, à chaque tension qui se libère là en Chine, ici en Bolivie, en passant par le Togo, et le Yémen, et l’Inde ou le Bangladesh. L’exigence de s’organiser sur des bases neuves procède de cette nécessité. Et elle était d’autant plus primordiale dans le cas de l’assemblée AG en lutte, dont certaines particularités permettaient peut-être mieux d’y répondre, que lorsque l’urgence est à la confrontation directe, quand on a commencé de faire un sort aux propriétés étatiques et aux temples marchands, et qu’on fait face à la répression ennemie en armes. Là aussi, si ça dure, on s’organise, mais c’est avant tout pour pousser l’avantage sur le terrain, défendre ses premières conquêtes, préparer de nouveaux assauts, augmenter les moyens pour ce faire.

Dans la configuration d’un conflit larvé, non déclaré en vérité tant prévaut la mise en scène de sa mascarade par l’accord entre l’Etat et les milices syndicales, ostensiblement bénie par l’information dominante, l’opportunité d’une assemblée telle l’AG en lutte, qui y échappait par certaines de ses composantes singulières, aurait pu être saisie comme cette ébauche d’outil à forger, dans le but de dire et de faire ce qu’il manque ailleurs à la révolte.

D’où l’importance de connaître, et de faire connaître, cette révolte « d’ailleurs », éminemment d’ici. L’ignorance de la révolte dans le monde est un obstacle à son extension ; au contraire, l’effort de la mettre en évidence et d’en tirer des enseignements, à partir d’une position alliée, constitue certainement un facteur favorable à cette extension.


Contre ce principe qui régit le travail de rendre public et d’informer, selon lequel le commentaire, le compte-rendu, l’analyse, traduiraient fidèlement le sens exclusif de ce qui a lieu, quand subsiste la vieille illusion de l’objectivité, il faut soutenir que tout rapport sur des faits, y compris celui-ci, diffère des faits, même s’il participe à la définition de leur sens. Du point de vue des révoltés, l’information sur leurs actes délivrée par des observateurs professionnels, cette médiation, est une manœuvre ennemie.

La différence fondamentale entre les deux manières contradictoires de rapporter des faits tient à ce qu’on considère leur suprématie ou non, par rapport à la connaissance qui les précède. L’informateur employé, le penseur autorisé, le militant subjugué, tous partagent plus ou moins délibérément la conviction que leur manière de voir englobe déjà ce qu’il reste à venir, et l’explique par avance. Ceci tout particulièrement pour ce qui concerne les discours tenus sur les faits de révolte. Par le détournement de ces discours, en les traversant pour se concentrer sur les faits, l’observation d’un point de vue contradictoire permet de voir combien la nouveauté possible qu’ils manifestent est occultée, par la réduction à des détails, par l’exagération sur des détails, par le truchement d’interprétations préétablies et déclarées achevées. En prenant en compte le passage du fait à son compte-rendu, en considérant les faits au plus près possible, dans leur actualité et leur complexité, on peut s’opposer à ce déversement de discours qui intervient contre leur négativité – ces commentaires imposés par ceux qui ne se révoltent pas sur les actes de ceux qui se révoltent, et qui intoxiquent la majorité passive qui les reçoit, ainsi maintenue dans l’ignorance si elle s’en contente.


Ce que nous ne parvenons pas à faire manque à tous les révoltés, présents et à venir ; ce qu’ils font, ce qu’ils disent s’ils le peuvent, constitue autant d’indications quant à ce que nous pensons, quant à ce que nous pouvons faire. Les insuffisances de chaque révolte particulière sont des insuffisances de la révolte en général. Ce que nous avons vu dans l’assemblée répondait par certains de ses aspects aux insuffisances de la révolte dans ses expressions actuelles les plus répandues – l’émeute moderne, le négatif « simple ». Ce que nous savons de ces expressions constitue une critique de fait des limites de ce dernier mouvement social en France, et de celles de l’assemblée.

Si la révolte se manifeste de façons multiples, chaque fois singulière, son observation la plus exhaustive possible permet d’en dégager des caractéristiques générales. Sans prétendre en limiter la portée d’une définition forcément imparfaite, qui se veut cependant la plus pertinente possible, nous avançons qu’un des points communs à toute révolte, qui participe à la définition actuelle de son essence, c’est l’aspiration des humains à se défaire, chacun et tous, de tout ce qui les détermine malgré eux, des conditions qui leur sont faites malgré eux. En fait de point commun, on va sans doute nous rétorquer que cette proposition a tout du lieu commun – bien sûr, on se révolte toujours contre un joug –, quel est donc l’intérêt d’en faire un point si central ? Pour y répondre, nous la soutenons en la complétant par ce qu’elle implique, si on choisit de s’y tenir comme à un principe irrévocable, sans compromis possible, dont dépend toute autre considération. Si ceux qui se révoltent partagent la même aspiration à se défaire de tout ce qui les détermine malgré eux, dès lors, rien de ce qui est entrepris sur cette base ne saurait contredire cette aspiration première. Pour le dire autrement, les moyens de poursuivre le but ne peuvent pas contredire ce qui motive de l’atteindre. S’ils diffèrent, la forme et le fond sont absolument liés. Selon nous, l’entente sur ce point est une condition indispensable à toute perspective d’organisation, car elle se veut la négation actuelle, et anticipée, de toute institution d’un pouvoir séparé dans le parti des révoltés, qu’il soit le pouvoir décisionnaire d’un groupe sur un autre, ou le pouvoir d’un discours issu de quelques consciences sur la totalité de la pensée.

Même s’ils ne le disent pas eux-mêmes, du moins nous manquons de le savoir tant qu’ils n’inventent pas les moyens pour le communiquer, nous croyons que les révoltés du monde mettent en jeu cette perspective de libération. Ce que nous-mêmes nous pensons, ce que nous exprimons ici, est tout entier déterminé par la poursuite de ce but. Notre participation à l’AG en lutte, l’opportunité extraordinaire qui s’y offrait, qui nous a paru en accord avec nos désirs et notre projet, tout en résultant d’une association de volontés non réductible à quelque désir ou projet individuel que ce soit, ont tenu à ce qu’elles s’inscrivaient dans la possibilité de poursuivre ce même but, d’explorer cette même perspective.

Au point où nous en sommes de notre appréhension de la révolte dans le monde, par l’activité d’observation et d’analyse la plus systématique dont nous sommes capables, c’est là ce que nous pouvons avancer de plus général : quel est l’enjeu pour nos vies, l’enjeu de toute révolte, l’enjeu pour le monde ; ce même enjeu.

C’est ce qui a déterminé nos jugements sur l’AG en lutte dans le cours de son existence, et maintenant, à l’heure d’en poursuivre la critique. D’après ce que nous montrent les révoltés du monde, nous croyons qu’ils lancent ce défi unique à la face du même ordre, bâti sur ce principe que ses tenants monopolisent au nom de tous tout pouvoir de représentation, de parole, de décision. Par ce qu’elle a été de plus subversif, l’assemblée est advenue comme pour lancer le même défi, même si trop furtivement. C’aurait été un avantage qu’elle se considère ainsi, comme ce défi ; ce qui n’a pas été le cas. En y parvenant, il est à parier qu’elle serait allée beaucoup plus loin qu’elle n’a été. Si parfois une telle intention s’est exprimée, lorsque certains soulignaient l’importance de réfléchir sur ce qui avait lieu par rapport à ce qui se passe ailleurs et en général, elle n’a jamais primé. Au contraire, il s’affirmait bien davantage une volonté, aux allures de lubie irrationnelle, de rester accroché au « mouvement » dans son ensemble – ce mouvement étudiant de merde – comme pour préserver l’influence soi-disant bénéfique de sa force illusoire ; là même où il aurait fallu en dénoncer durement les limites pourtant constatées à plusieurs reprises, et tirer sa force de ses propres décisions, avec à l’esprit que les alliés les plus sûrs du moment n’étaient pas ceux-là, ces étudiants occidentaux satisfaits de leur parodie de contestation, mais ceux qui se jettent ailleurs tout entier dans la bataille. Une connaissance partagée de la révolte dans le monde aurait pu donner l’impulsion qui a manqué, conférant une unité renforcée aux participants à l’assemblée qui s’y seraient référés, qui auraient placé leurs débats sous l’égide de cette révolte. Ils auraient pu signifier par leurs déclarations qu’ils prenaient acte de son immédiateté dévastatrice, pour s’essayer à la traduire en mots aussi tranchants. Ils auraient pu mieux affirmer les principes de leur mode d’organisation, à l’adresse du monde, à l’adresse de ceux dont les actes offensifs ébranlent l’apparente implacabilité de sa marche, comme pour leur donner des idées, dans la perspective de les examiner, de les parfaire, de les vérifier ensemble.       


Mais cette connaissance, cette sorte de « conscience de la révolte », fait défaut dans le monde en général, du moins dans le discours dominant sur le monde, et elle a fait défaut dans l’assemblée. Cette absence est grave. Là où on en fait l’expérience directe, on en vient à douter de l’envie, du désir même de révolte, qu’on suppose animer le cœur et l’esprit de ceux qu’on rencontre, dont l’un des prolongements, si vraiment cette envie et ce désir sont vivaces, peut être la formation de cette « conscience de la révolte », dans une volonté de saisir toute l’ampleur du rapport présent de sa vie au monde, pour les fondre. Si la conscience de quelque chose s’est manifestée dans l’assemblée, ça a bien davantage été en convoquant, en ramenant encore une fois de derrière les fagots, des conceptions, des perceptions de soi-même, des théories, vieilles et rebattues. Tout le contraire de la révolte, si on considère qu’elle place ceux qui s’y livrent dans une disposition certaine au débat.





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