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« Gujjars » en Inde, de mai 2007 à mai 2008 (07-05_08-05-Inde)



Les acteurs des faits ici décrits sont apparus en tant que « Gujjars ». Dans la mosaïque hindoue des castes indiennes, qui mélange deux dimensions principales, celle des varna (avec, suivant la division originelle et par ordre hiérarchique décroissant : les brahmanes, prêtres, enseignants ; les kshatriya, guerriers, nobles ; les Vaishya, commerçants, marchands ; enfin les Shudra, serviteurs), et celle définissant une multitude de groupes découpés suivant les métiers, la jâti (au nombre de 4 635 d’après une étude anthropologique de 1993 ; un des articles parlant de « thousands of sub-castes » ; avec par exemple un système de jâti propre à chaque zone linguistique du pays). S’y ajoutant les anciennement nommés « intouchables », ou « hors-caste », aujourd’hui désignés par le terme « dalit ». Les « Gujjars », qui représenteraient 7 ou 10 pour cent des 55 millions d’habitants du Rajasthan, par ailleurs décrit en « desert state », constituant l’une des divisions basses suivant la jâti de cet Etat du nord-ouest de l’Inde (avec une présence dans les Etats limitrophes autour de l’agglomération de Delhi, comme semble l’attester l’extension des protestations dans l’Haryana et dans l’Uttar Pradesh, ceci en 2008). En partie d’après les désignations données par les informateurs, dont la plupart ne s’embarrasse guère d’explications, on comprend qu’il s’agit d’éleveurs ou fermiers, parfois désignés comme une « tribu » victime ancestrale de discrimination. Eux-mêmes, du moins ceux dont la parole paraît publiquement, se définissant en tant que tel. 

Depuis l’indépendance du pays, la constitution indienne établit l’égalité entre ses habitants. Mais en réalité, et surtout dans les zones rurales, les divisions de castes demeureraient fortement déterminantes. Pour y pallier, dans cette visée d’intégration générale à la structure sociale qu’il impose, l’Etat a donc instauré un système de quotas en faveur des « défavorisés » suivant le principe de la discrimination positive, s’appliquant aux dites « scheduled » castes ou tribus. Les « Gujjars » sont quant à eux estampillés « unscheduled », classés officiellement dans les « other backward classes », ainsi donc jugés assez mieux lotis que les autres assistés. En mai 2007, c’est ainsi suivant la réclamation de se voir abaisser dans l’échelle des castes, en vue d’accéder aux quotas d’obtention de postes universitaires et administratifs, que les « Gujjars » sont apparus en négatif dans le monde.



Mai 2007



Le mardi 29 mai 2007 au Rajasthan, tout commencerait au matin avec le blocage d’une route près de Jaipur, capitale de cet Etat. Armés de bâtons, sabres, peut-être jusqu’à des flingues, les protestataires seraient déjà des milliers (30 000), et les premiers affrontements avec les flics, qui tirent, font 4 morts. A cette nouvelle, des foules convergent sur Bundi (environ 160 km plus au sud), où d’autres affrontements ont lieu, avec 4 nouveaux tués. Le bilan sera ensuite porté à 14 morts et plus d’une centaine de blessés pour cette première journée. Deux flics seraient également tués, dont l’un battu à mort à Bundi, tandis que d’autres seraient capturés avant d’être relâchés sans armes. L’armée est déployée. Les protestataires maintiennent leur blocage de la voie reliant les palaces de Jaipur à la ville d’Agra dans l’Uttar Pradesh, où se situe le Taj Mahal (Jaipur et Agra étant séparées d’environ 200 km, de part et d’autre de la délimitation entre leurs Etats respectifs, au sud de Delhi).

Le jeudi 31 mai où les blocages se poursuivent, dans cette zone décrite comme le « triangle d’or » du tourisme en Inde, les affrontements se poursuivent dans le district de Sawai Madhopur, entre Jaipur et Bundi, où un poste de police est démoli, et dans celui de Bharatpur, tout proche d’Agra. Des bâtiments gouvernementaux et des véhicules sont incendiés, des voies ferrées sabotées. Ordre est donné de tirer à vue par le gouvernement du Rajasthan, les militaires poursuivent leur déploiement, dans une zone que l’ambassade US déconseille alors. Il y a encore 4 morts au moins, dont l’un des blessés du mardi, pour un total porté à 20 (dont les deux flics). Ce même jeudi dans et autour de l’agglomération de Delhi (mentions de Gurgaon ; Faridabad dans l’Haryana, où deux bus et un véhicule de flics sont incendiés ; Ghaziabad), des carrefours sont bloqués, des véhicules et flics caillassés, dans des actions qui se poursuivent les jours suivants, dites en dénonciation de la répression meurtrière.

Tandis que les « Talks between state officials and ethnic leaders failed to quell the protests », avec des routes et gares toujours occupées par des milliers de « Gujjars », le vendredi 1er juin des affrontements les opposeraient aux membres d’une autre division (les « Meenas », autre « tribu » du Rajasthan bénéficiant quant à elle des quotas, et qui contesterait la réclamation des « Gujjars »). Une tentative de casser un blocage gujjar provoquerait des affrontements faisant 4 morts au moins ; et cette tournure, affirmée dans les déclarations d’officiels, paraît se prolonger jusqu’au dimanche au moins, où ils seraient 50 000 « Meenas » à se rassembler près du village de Peepla Khera entre Jaipur et Agra, sous la garde des flics tenant désormais le rôle d’empêcheurs de confrontations entre « communautés rivales ».

Mais le samedi 2 juin aucun affrontement de ce type n’est rapporté. Par contre, les blocages de routes et les destructions contre les voies ferrées se poursuivent, et c’est bien un poste de police qui est incendié, sans qu’on sache où exactement au Rajasthan, dont les autorités ferment les frontières avec Uttar Pradesh et Haryana.

La même situation générale paraît se prolonger jusqu’au lundi 4 juin où des « affrontements sporadiques » sont signalés, à la suite de tentatives de blocages des routes vers New Dehli (un appel à la grève générale y serait lancé), où l’on crame encore des bus, et des effigies de politiciens ; tandis qu’un renforcement sécuritaire est annoncé par le déploiement de 2 000 « paramilitaires ». A cette date, un article nous apprend que « Most of the violence has occurred in Dausa town in Rajasthan, including repeated attacks on government offices, railroad stations and vehicles », cette ville se situant à une cinquantaine de km à l’est de Jaipur. Il est alors question d’un total de 28 morts, les deux flics inclus sans doute (en mai 2008, les différents rappels sur 2007 en indiqueront entre 26 à 36).

Enfin, « Late on Monday the Gujjar said they had called off further protests after the Rajasthan state government agreed to set up an inquiry into their demands », ce qui semble bien, alors, clore ce premier acte. Dans le même article qui l’annonce, un « political commentator » bave pour reconnaître à sa manière ce qui vient, encore une fois, de se découvrir : « "We are living in a dichotomy," says Dua. "There are islands of a meritocracy surrounded by the huge mass of India's population which doesn't share the benefits. And today [in Delhi] we saw that the corporate head honchos are absolutely irrelevant in the face of a few young men on the streets with primitive sticks and weapons. Those people can shut down the New India just like that." »


 

Mai 2008



Après une année sans nouvelles, les résultats de l’« inquiry » sont livrés : le gouvernement refuse le changement de statut, et il annonce du fric pour les services publics de la région.

Si l’un des articles, daté du 25 mai 2008, explique que « the demonstration » commémorerait le premier anniversaire du printemps 2007, c’est bien ce refus gouvernemental qui déclenche l’émeute, pas plus réductible, dès lors, à la satisfaction de cette réclamation envoyée blackboulée.


Le vendredi 23 mai est donc le début des « violences » : de nouveau des manifestants battent un flic à mort, et s’en prennent à des voies ferrées, dont l’une serait incendiée ainsi que des vans de flics, et se lancent dans le saccage de « biens publics ». Merdre ! Alors même qu’on annonce plein de fric pour des services publics : mais que faut-il donc à ces ingrats qui, selon les déplorations d’un sombre connard quelques jours plus tard, auraient « sombré (…) dans la violence ». Ce premier jour, ils seraient 14 ou 15 à tomber sous les balles des flics, mais l’on n’en sait pas plus sur leurs attaques et leurs saccages, qui ont possiblement lieu dans le district de Bharatpur.

Le samedi 24 et le dimanche 25, ça continue sur cette lancée, dans une demi-douzaine de « villages and towns » de l’Etat, où armée et autres flics sont déployés par milliers en renforts. Il y aurait une quinzaine à 21 tués de plus le samedi, dont la plupart pourrait l’avoir été à Sikhandra (ou Sikandra), où des « bandes » d’énervés incendient deux bus, tentant d’y ajouter un flic, tandis qu’un autre serait blessé par balle dans l’attaque d’une « police station ». Au moins dans le village de Chandra Guddaji, une autre « police station » part en flammes ; et ce serait dans quatre districts que les flics font feu. Comme en 2007, le même genre d’axes de circulation est bloqué, dont la voie ferrée entre la capitale et Bombay, et l’accès au Taj Mahal.  

Au dimanche, le bilan des tués monte à 37 (incluant le flic du premier jour). Au moins 70 personnes sont hospitalisées à Jaipur et Dausa. Le gouvernement appelle des leaders à la rescousse, dont Kirori Singh Bainsla [1], qui refuse alors la négociation et annonce la poursuite des blocages de voies ferroviaires, dans l’exigence du « scheduled ».

Des centaines de personnes occupent les voies ferrées dans le district de la ville de Bharatpur (où il y aurait eu 4 tués, possiblement le vendredi), les corps des morts avec eux, qu’ils n’incinèreront pas tant que « le gouvernement n’aura pas accédé à leur demande ».

A partir du lundi 26, si la mobilisation ne faiblit pas – depuis le Rajasthan elle s’étend au contraire, à l’Uttar Pradesh, où étudiants et « attorneys » lancent des actions en soutien, autour de Delhi, notamment à Ghaziabad, à l’est de l’agglomération, et dans l’Haryana – le mouvement change de forme après son éclatement le plus offensif, c'est-à-dire que les blocages paraissent devenir le moyen principal et sous un certain contrôle de la part des leaders, du moins dans le replacement au centre de la revendication corporatiste.

Cependant dans le cours de la semaine, où le mercredi des voitures seraient retournées à Noida et Gurgaon, les confrontations se répètent entre les milliers de bloqueurs caillasseurs et les flics, qui n’usent pas seulement de lacrymogènes. Cinq personnes sont tuées : si le jeudi 29 dans l’Haryana l’une le serait « piétinée », une autre l’est sous les balles policières, comme encore le vendredi 30 mai, avec deux morts dans le district de Sawai Madhopur (avec peut-être un flic quand même), et deux autres, au milieu de douzaines de blessés, à Khushali Dara (100 miles à l’ouest de Jaipur), pour un bilan total porté à 42 ou 43 tués en une semaine.   


Les jours suivants ne semblent plus donner lieu à de tels affrontements, tandis que les blocages se poursuivent en juin. L’option répressive paraît abandonnée, quoique des bloqueurs seront encore arrêtés, pour l’ouverture d’une période de négociations avec les leaders « Gujjars », jusqu’à la déclaration officielle de la fin du mouvement à la suite d’un accord annoncé le 18 juin, selon lequel un changement de statut et des pourcentages sont offerts par le gouvernement.


Mars 2009





1. Article du 30 mai : « The leader of the Gujjar demonstration, Kirori Singh Bhainsla, is one of 13 members of the tribe who has been charged with murder and rioting, relating to the death of the police officer earlier this month. »


    « Gujjars » en Inde, de mai 2007 à mai 2008 (descriptif)

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