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Les « émeutes du SRAS » en Chine au printemps 2003 




D’après une chronologie publiée par l’Institut Pasteur reprenant des informations de l’OMS, c’est le 16 novembre 2002 que « le premier cas de pneumopathie atypique survient à Foshan City, dans la province de Guangdong en Chine (…) ». Plus tard, alors que la maladie prend des proportions épidémiques au début de 2003, elle est nommée SRAS, pour Syndrome respiratoire aigu sévère. Après une multiplication des cas en Chine, foyer de l’épidémie, au Viêt-nam, au Canada, l’OMS lance une alerte mondiale le 12 mars 2003. L’Etat chinois, qui comptera sur son territoire le plus grand nombre de malades, communique mensongèrement sur la réalité de cette situation, et à la mi-avril, l’OMS l’accuse « de minimiser l’épidémie ». Face à la pression qu’exercent d’autres gestionnaires inquiets de cette épidémie qui passe par dessus les frontières, leurs vis-à-vis chinois sont contraints de réviser leur manière d’y réagir. On ne réprime pas une nouvelle maladie inconnue comme on réprime les hommes, par sa police, par le silence, par la dissimulation sous des flots de mensonge idéologique. Des mesures sont donc prises, qui consistent notamment à installer des centres de quarantaine dans les campagnes, là où le SRAS est absent la plupart du temps, pour parquer les malades supposés ou avérés, dont la majorité se concentre dans les villes et surtout à Pékin.

C’est dans ce contexte que plusieurs centaines de Chinois anonymes vont se faire entendre, en réaction à la gestion de l’épidémie imposée par l’Etat. D’après les informations disponibles, dans l’ensemble assez maigres comme c’est toujours le cas pour la Chine, on relève au moins 9 « événements négatifs » entre le 23 avril et le 5 mai 2003, dans au moins 5 provinces de l’Est (Shanxi, Hebei, Tianjin, Henan, Zhejiang) :
 
Dans la nuit du mercredi 23 avril, à Lingdi (Shanxi), une dispute éclate entre les membres d’une équipe de désinfection et un groupe de mineurs, dont l’un serait battu. 80 mineurs attaquent des édifices municipaux, battent à leur tour des employés et saccagent des bureaux.  
Le jeudi 24 avril ou le vendredi 25 dans le comté de Xiong (Hebei), à Guzhuangtou, un hôtel devient centre de quarantaine. Plusieurs centaines de villageois s’y opposeraient – les seules informations à ce sujet paraissent dans la deuxième moitié de mai, quand six « manifestants » sont condamnés : l’un a tapé sur un tambour et chanté des slogans « pour inciter la foule », deux autres ont tapé sur un flic, et trois sur des employés de l’hôtel et des voitures de flics. Ici et en réaction à d’autres situations similaires, la répression judiciaire consiste ainsi à désigner des meneurs, pour particulariser la colère qui s’est exprimée, pour en nier la responsabilité collective.  
Le dimanche 27 avril, à Chagugang (Tianjin), alors qu’aucun malade n’y a été diagnostiqué, des milliers d’habitants (de 2 à 10 000 suivant les sources) s’émeuvent à la nouvelle qu’une école doit être transformée en centre de quarantaine. L’école, des véhicules, des bureaux gouvernementaux sont détruits, des centaines de flics interviennent, 20 à 40 habitants sont arrêtés. Les autorités déclarent ensuite avoir suspendu leur projet avant l’émeute, instiguée par « quelques » habitants, et à laquelle seulement « quelques douzaines » auraient pris part.
Du vendredi 25 au lundi 28 avril, ou le 27 seulement, à Linzhou (Henan), un centre de quarantaine et d’autres installations médicales sont saccagés. Les clôtures autour de deux hôpitaux sont arrachées. Les manifestants seraient des centaines. 13 personnes sont arrêtées.
Dans cette même province quelques jours avant, à Hujiayao, c’est un hôpital qui a été pris pour cible (provoquant le transfert de suspectés malades vers Linzhou).
Le dimanche 27 avril (ou/et le lendemain), à Chengde (Hebei), 40 à 64 manifestants sont arrêtés, suite à un rassemblement visant une clinique suspectée d’être utilisée comme centre de quarantaine – des vitres sont brisées, une ambulance et des équipements médicaux détruits, des médecins blessés. Un premier article parle d’une centaine d'émeutiers, ce qui paraît en deçà de la réalité, puisqu’il est par ailleurs question de l’intervention de 160 à 220 flics contre des « scores of villagers joined in the violence, making it among the largest in [the] serie of clashes » liés au SRAS.
Dans la nuit entre le samedi 3 et le dimanche 4 mai, dans le comté de Yuhuan (Zhejiang), plus de 100 paysans opposés à l’implantation d’un centre de quarantaine attaquent un bureau du gouvernement, des officiels sont frappés, plusieurs assaillants arrêtés.
Le lundi 5 mai à Xiandie (Zhejiang), environ un millier de personnes décalque des voitures officielles, encercle un bâtiment du gouvernement, exige le déplacement d’un centre de quarantaine.   
Le mardi 6 et le mercredi 7 mai (et/ou deux jours plus tard), dans le district de Hongqiao (municipalité de Tianjin), 300 personnes, voire plus, s’opposent à la construction d’un centre d’observation.
Le début du mois de mai correspond au pic de l’épidémie en Chine et dans le monde, qui sera progressivement endiguée pour l’être déclarée définitivement par l’OMS au début du mois de juillet.
 

Il s’agit là des cas d’émeutes ou d’affrontements avérés, mais la visibilité du négatif que permet le recoupement des articles recueillis tend à démontrer que leur nombre a sans doute été supérieur (Reuters : « Dozens of protests have broken out across China in the past two weeks in cities and villages where people fear the spread of Severe Acute Respiratory Disease to their neighbourhoods. »), sans qu’on puisse le déterminer avec la précision nécessaire (comme il subsiste des incertitudes sur certaines des dates répertoriées). Donc, les observations qui suivent portent seulement sur les faits rapportés ici, qui les ont déterminées.

D’après les informations disponibles et même si des affrontements ont eu lieu, il n’est fait état d’aucun mort ni même de blessés du côté des manifestants. Si ceci ne signifie pas qu’il n’y en a pas eu, il se peut qu’ils aient surtout porté leurs offensives contre les installations pour les rendre inutilisables, et que ce genre d’objectif n’ait pas été dépassé la plupart du temps – même si quelques bâtiments gouvernementaux et flics ont aussi été pris pour cibles.  

Comme déclencheur commun, les mesures prises par l’Etat pour enrayer l’extension du SRAS, qui concernent dans le même temps toute une série de lieux, ont l’intérêt d’unifier de fait le mécontentement de ceux qui n’en acceptent pas l’arbitraire. Particulièrement pour ce qui est de l’Etat chinois, le mépris des gestionnaires à l’égard de la majorité de ceux qui subissent leurs décisions n’est pas nouveau, et on pourrait s’étonner qu’il n'ait pas déjà mené depuis longtemps à leur renversement définitif, si ce n’était la complexité d’une situation générale où plusieurs forces, certaines utilisées plus ou moins consciemment, d’autres plus puissantes qui procèdent de mouvements de la pensée échappant à tous, où donc ces forces travaillent à l’impossibilité de remettre en cause quoi que ce soit sinon mensongèrement. Là-dessus, en Chine, l’épidémie du SRAS perturbe l’ordre des choses ancré. Pris par surprise et au dépourvu, l’Etat impose encore son arbitraire, mais comme une fois de trop, et ceux qui le subissent depuis des lustres le font savoir, en mettant en jeu et en pratique le pouvoir dont ils sont capables.

Pour les années qui précèdent 2003, nous connaissons peu l’état de la révolte en Chine, si ce n'est une révolte massive de mineurs à Yangjiazhangzi, en février 2000, dans la province nord-orientale de Liaoning. Il est donc difficile d’affirmer que « les émeutes du SRAS » marquent un tournant, l’ouverture d’une époque nouvelle où le négatif s’exprimerait comme ce n’a pas été le cas avant 2003. Ceci dit, si on suit les avis de l’information dominante, il semble que la situation évolue dans ce sens, la révolte est bien au goût du jour et ce serait une nouveauté. « Les émeutes du SRAS » en constitueraient le témoin, comme le suggère ce commentaire de USA Today : « For the Chinese leadership, SARS represents the most dangerous crisis since the Tiananmen Square pro-democracy protests in 1989 because it calls into question the regime's fundamental competence. » Mais plus que dans les faits, la révolte en Chine est sans doute  une nouveauté surtout dans l’information, à laquelle cet Etat « s’ouvre » en parallèle et par le biais de la marchandise.   

Par contre, comme nous pouvons maintenant étendre notre regard depuis ces émeutes jusqu’à la fin de 2006 au moins, pour cette période on peut les considérer comme le commencement d’un vaste mouvement où la révolte se trouve en Chine, avec véhémence. Et, après la vague des « émeutes du SRAS » dont une des limites est que ces explosions de colères sont restées attachées à ce prétexte qui avait eu l’avantage de les provoquer en série, si bien qu’elles ont comme disparue avec l’épidémie, celles qui suivront – notamment d’octobre à décembre 2004 – ne souffriront pas de leur enfermement dans un tel contexte particulier, avec la possibilité de porter plus loin la menace.



Première rédaction en mai 2005, révisé pour publication en juin 2007


Documents utilisés :

03 - Institut Pasteur -- LE SRAS, première maladie émergente du XXI° siècle
03-04-23 - L’Humanité -- SRAS Chronologie
03-04-27 - New Straits Times -- SARS Alert: All too familiar human response to epidemic
03-04-28 - Houston Chronicle -- Chinese town riots over mistaken SARS rumor
03-04-28 - International Herald Tribune -- Villagers in China riot over SARS
03-04-28 - The New York Times Yahoo! News -- Thousands Riot in Rural Chinese Town Over SARS
03-04-29 - ABC -- Chinese villagers torch planned SARS quarantine centre
03-04-29 - AFP Yahoo! Actualités -- Chine émeute contre l'installation d'un centre de quarantaine
03-04-29 - CNN -- Temores de SRAS causan disturbios en una aldea de China
03-04-29 - Reuters -- Chinese riot over SARS facility
03-04-30 - The Indian Express -- Riot in town as SARS tightens China grip
03-04-30 - The Straits Times -- Villagers riot against 'Sars ward'
03-05-02 - USA Today Yahoo! News - Chinese government pressured for results
03-05-05 - Channel News Asia -- China's farmers, villagers riot against plans to set up quarantine centre
03-05-05 - Expressindia -- Riot erupt in Chinese town over SARS center
03-05-05 - Reuters -- Chinese Villagers Riot Against SARS Quarantine
03-05-06 - Reuters Yahoo! Actualités -- La Chine redouble d'efforts contre la pneumonie atypique
03-05-06 - The News - SARS riots hit China as medical workers sacked
03-05-07 - Reuters  -- China Rounds Up 64 for Rioting Over SARS
03-05-07 - The Age -- SARS anger hits China's rural hospitals
03-05-08 - AP Kxan TV -- Villagers In China Involved In SARS
03-05-08 - IOL --  Ambulance attacked in SARS riot
03-05-09 - Libération -- Sras  Pékin veut éviter la contamination du monde rural
03-05-11 - Reuters Yahoo! News - China detains nine for leading violent SARS riots
03-05-11 - Sky News -- SARS: 19,000 QUARANTINED
03-05-13 - Reuters Yahoo! Actualités -- La Chine traque les rumeurs sur le Sras, y compris via les SMS
03-05-18 - News 24 -- Hu vows to defeat Sars
03-05-18 - Online.ie -- Six jailed for stopping anti-SARS work
03-05-27 - News 24 -- Sars rioters behind bars
03-06-15 - Yahoo! Noticias -- Condenadas en China diez personas por los disturbios contra las medidas de prevención del SRAS



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