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Fin juillet 2004 à Veraval (Inde)




Le lundi 26 juillet 2004 à Veraval, port de pêche de 165 000 habitants bordant la mer d’Arabie, au sud de la péninsule de Kathiawar dans le Gujarat, tout aurait commencé quand un jeune, musulman, interpelle une fille, hindoue. Coupable de « eve-teasing » (expression propre à l’Inde pour désigner des « commentaires, gestes et comportements déplacés » à l’égard des femmes), il est battu, après quoi des « members of two communities » s’engagent dans des « heavy clashes » qui durent jusqu’au mercredi 28.

Le lundi, on s’affronterait dans plusieurs quartiers, à coups de pierres ; 15 maisons sont saccagées ; au moins une quarantaine de commerces, cabines, véhicules, est détruite, voire le double, et cela quand bien même ils voisinent des postes de police : bien qu’il ne soit nulle part livré d’estimation du nombre de personnes impliquées, c’est là un premier signe de l’ampleur de cette colère de rue – plusieurs fois suggérée par ces articles qui déplorent l’impuissance initiale de la police, mais qui n’en concluent pas par là qu’elle ait été débordée, l’accusant plutôt de passivité partisane au détriment des musulmans, que certains « responsables » ne se privent pas de dénoncer.

Le mardi 27, alors qu’on dénombre pour la veille 2 à 3 morts (dont un tué par des tirs de flics ; l’autre ou les deux autres ayant été victime(s) de la « violence sectaire » – et 8 à 13 blessés (ce qui peut paraître peu au regard de l'intensité supposée de ces affrontements « communautaires », mais comme on le verra c’est plutôt parce qu’il ne s’est pas agi de cela justement), et en dépit de l’imposition d’un couvre-feu et du déploiement de « milliers de policiers », ça continue : au moins 18 commerces et 13 véhicules partent en flammes, qui touchent à la périphérie de la ville une unité de conditionnement de poissons (sans qu’on sache s’il s’agit de poissons hindous ou musulmans) ; au total 60 « incidents of arson » sont comptabilisés. Par contre, pour ce jour, il n’est fait état d’aucun mort ou blessé (ce qui tend à confirmer qu’il s’est plutôt massivement agi de destructions contre des cibles matérielles, et non d’affrontements généralisés entre deux camps de personnes, sinon contre les flics quand ils étaient là).

Le mercredi 28, « Muslims and Hindus burned buildings and threw acid at police who responded by firing on them » : ce sont notamment des commerces et des entrepôts qui sont incendiés, et les tirs des flics font 6 blessés, voire 14. D’autres affrontements contre les flics sont signalés, à l’occasion d’une arrestation. Au total, entre le lundi et le mercredi, ce sont entre 200 et près de 300 personnes qui sont arrêtées. Parmi elles, comme dans cet article paru en septembre dans le Times of India, l’information désigne tel « musulman » ou tel « leader du BJP » comme meneurs des foules rassemblées derrière eux par la foi, pour corroborer sa vision des faits, tout aussi conditionnée par la foi. A ce sujet, et au contraire d’autres contextes où ce genre d’accusation contre des « incitateurs à l’émeute » est complètement fantaisiste, pour ce qui est de l’Inde on ne peut pas nier que certains idéologues opportunistes jouent un rôle actif dans ce qui peut survenir, pour promouvoir notamment leurs intérêts électoralistes. Pour autant, il serait faux de leur accorder ce pouvoir que l’information est toujours prête à leur conférer, d’attirer et de contrôler les foules. S’ils sont présents, dans le cas d’une situation de révolte comme celle de Veraval, c’est derrière et non devant. Eux aussi sont dépassés, et c’est après coup qu’ils réagissent, même si parfois assez vite. Ce qui trompe, c’est l’éclairage dont ils bénéficient, que les gestionnaires mis à mal et les journalistes qui les soutiennent sont trop contents de pouvoir leur offrir, pour écarter, pour occulter le vrai danger qui les menacent tous.  

Et à Veraval, il semble bien que la menace ait porté assez loin.
 

Dans le Times of India du 28 juillet, l’article intitulé « Shrines targets of Veraval mobs » (« Les lieux de culte cibles des foules de Veraval ») vient pour confirmer la dimension communautaire des faits, mais dans le détail à l’appui de cette thèse, on constate seulement 4 attaques contre ces lieux de culte entre le mardi et le mercredi (qui s’ajoutent aux « deux petites mosquées » visées le lundi d’après GG2 du 27) ; ce qui est donc peu en comparaison des dizaines de commerces partis en fumée, dont il est moins évident d’en faire des symboles religieux classiques. Autre procédé pour forcer le trait identitaire, ce qui se passe à Rajkot le mercredi 28, où surviennent des « affrontements dans deux quartiers », est présenté comme preuve de l’extension de la « violence sectaire ». Mais, quand on entre dans le détail de l’article du Times of India, au-delà de l’impression laissée par son titre alarmiste « Violence in Rajkot, Veraval erupts again », ces « affrontements » sont requalifiés en « minor scuffle » et « other incident » : dans un quartier, une altercation entre quelques personnes se change en bagarre de laquelle se mêlent quelques dizaines tout au plus ; ailleurs, un homme est attaqué par un groupe à coups de barres de fer. A chaque fois, et c’est sans doute vrai comme pour le déclencheur de l’émeute de Veraval, ce sont des hindous qui s’opposent à des musulmans, ou vice-versa. Ce qui autorise la confirmation de leur thèse par les commentateurs dominants, qui rapportent par ailleurs le déploiement renforcé de flics à Somnath, « temple town » plus proche de Rajkot que de Veraval : eux-mêmes convaincus du seul sens possible de ce qui a lieu, flics et journalistes s’emploient à son ancrage, de façon plus ou moins ostensible, voire délibérée, voire calculée.

Mais, chose très rare pour des faits de ce genre, un article indien (publié par Expressindia le 30 juillet) réfute l’interprétation communautariste. Comme le laissaient supposer entre leurs lignes quelques articles précédents tel celui de GG2 du 28 relatant l’attaque contre une unité de conditionnement de poissons, non plus lieu de culte mais de travail, et les nombreuses destructions contre des commerces, il apparaît que l’émotion collective s’est ici élevée à une qualité négative certaine, dans les faits, propre à la révolte moderne. Dans cet article qui se démarque, ce sont des « problèmes économiques » qui sont mis en avant. S’appuyant sur des avis de leaders communautaires et sur des constats de flics, son rédacteur insiste sur l’importance des pillages, relativement à des précédents de 1986 et 1996, spécifiant que « the mobs here were "secular" - they didn't care whether the shops they were targeting belonged to Hindus or Muslims ». « Mobs went on the rampage, looting as many shops as they could and then setting them on fire and the police also came under fire ». « This time, people were interested in looting, not killing » (paroles d’un président de la communauté Kharva – hindoue – de Veraval). L’article détaille l’évolution du contexte, la situation générale de ce port de pêche depuis quelques années où le travail manque toujours davantage. Si cette analyse a le mérite de tempérer l’habituel refrain communautariste, elle pèche cependant par l’affirmation d’une explication tout aussi contestable, dans sa manière d’ôter toute perspective neuve à ce qu’elle prend pour objet, en suggérant que les causes qu’elle détecte détermine le sens de ce qui a lieu de façon définitive. Si les émeutiers de Veraval ont pillé, ce n’est que parce qu'ils sont pauvres, matériellement pauvres : ils ont donc profité de la situation pour prendre ce qu’ils ne pouvaient pas avoir jusque-là (quoique cet article soit le seul à soutenir qu’ils ont plus volé que détruit, comme s’il s’agissait là d’une affirmation plus partiale que conforme aux faits), sous-entendu leurs motivations et leurs buts sont les mêmes que ceux que soutiennent les défenseurs des conditions existantes, en bons propagandistes économistes. Si l’interprétation communautariste est jugée impropre vis-à-vis de ce que les actes ont été, c’est pour mieux y coller une autre interprétation tout aussi réductrice.


Oui les émeutiers de Veraval ont pillé, ils ont pris les marchandises, ils ont brûlé les commerces ces lieux de leur culte : ils ont commencé de détruire la marchandise, de réfuter la domination des rapports qui la soutiennent et qu'elle impose, et qui nient la richesse possible de leurs vies. Peut-être, sans doute, qu’ils n’ont pas mis eux-mêmes leurs offensives dans cette perspective, je veux dire en conscience, mais par elles ils ont aussi ouvert cette perspective.



Première rédaction en décembre 2005, révisé pour publication en mai 2007


Documents utilisés :

04-07-26 - Hindustan Times -- 2 killed, 8 injured in Gujarat communal clashes
04-07-26 - The Times of India -- 2 killed, 20 hurt in Gujarat riots
04-07-27 - GG2 -- More shops, vehicles burned in Gujarat violence
04-07-27 - The Times of India -- Curfew extended in Gujarat town
04-07-27 - VOA News -- Hindu-Muslim Riot Shuts Down Indian Town
04-07-28 - GG2 -- Fresh communal clashes erupt in Gujarat
04-07-28 - The Times of India -- Shrines targets of Veraval mobs
04-07-28 - The Times of India -- Violence in Rajkot, Veraval erupts again
04-07-29 - Gulf Daily News -- Arson mobs on rampage
04-07-30 - Expressindia -- Veraval Call this a communal riot
04-07-30 - Hindustan Times -- Situation improves in Veraval town, curfew relaxed
04-09-12 - The Times of India -- BJP man booked for desecrating shrine



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