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Le 20 février 2005 à Lucknow (Inde)




Comme conséquence des documents qui l’ont permis, et de leurs contenus, ce compte-rendu est de ceux qui en révèlent davantage sur certaines manières des commentateurs dominants, plus que sur ce que sont, ou paraissent être, tels faits au-delà de ces manières qui en façonnent la seule connaissance. Certes ce sont ici des faits que nous avons retenus parce qu’il y semble, au premier abord, se manifester quelque colère, quelque négativité en actes collectifs ; mais après examen détaillé des rapports recueillis, il est presque impossible d’affirmer quoi que soit pour confirmer qu’une telle négativité s’est exprimée, dans un sens qui nous intéresserait. Pour autant on ne peut pas non plus certifier le contraire, ou que ce qui a eu lieu correspond simplement à ce qu’en dessinent les versions officielles – versions policières à peine relativisées par les journalistes qui les imposent publiquement. 

A propos de ce qui est survenu dans un ou plusieurs quartiers de Lucknow (capitale de l’Uttar Pradesh) le dimanche 20 février 2005, voilà ce qu’on peut dire : au dixième jour du mois musulman de Muharram (célébrations de l’Achoura), des participants à une procession musulmane chiite sont pris à parti par d’autres personnes identifiées comme musulmans sunnites, les premiers ayant peut-être d’abord porté atteinte aux seconds ; s’ensuivent des affrontements à coups de pierres, des saccages et incendies contre des véhicules, maisons et commerces, et des tirs à balles réelles qui font 3 morts et de 6 à 15 blessés ; un couvre-feu de plusieurs jours est décrété, soutenu par un fort déploiement policier. Les informations délivrées sur les faits précisément ne permettent pas d’évaluer le nombre de personnes impliquées, ni celui des destructions commises.

Une ribambelle de personnages entre ensuite en scène dont les avis et les déclarations servent de matière principale à la confection des commentaires journaleux : des leaders religieux, Aradhana Shukla magistrate du district, Navniet Sekera directeur supérieur de la police, et Azam Khan ministre des affaires parlementaires pour l’Uttar Pradesh. Les premiers appellent au calme, certains mettant en cause l’intervention tardive des autorités le jour des affrontements. La magistrate et le flic unissent leurs voix pour expliquer la cause, et donc le sens exclusif selon eux, de ces affrontements, mais surtout des morts : trois individus « chiites » sont désignés, recherchés puis arrêtés comme responsables. Citant à l’appui un rapport officiel, le flic affirme qu’ils ont planifié l’émeute, en organisant un rassemblement armé d’une centaine avant de passer à l’attaque contre les sunnites et leurs propriétés. La magistrate, si elle ne reprend pas exactement cette thèse à son compte, confirme cependant que les affrontements ont opposé chiites et sunnites, les deux camps s’en partageant la responsabilité ; affrontements au centre desquels un ou plusieurs des chiites arrêtés aurai(en)t usé d’armes à feu, en représailles de menaces reçues contre le commerce et la famille de l’un d’entre eux, Parvez Alam : c’est ainsi que les morts et les blessés sont officiellement expliqués. Mais l’article qui détaille cette explication (Expressindia du 23 février) se termine par cette phrase : « The trouble started when a Shia Tazia procession entered a Sunni locality while proceeding towards the Chhota Imambara on Sunday. With the procession raising Muharram slogans, the Sunnis came out of their houses and objected. The arguments gave way to stone-pelting, and the ensuing violence. » C’est-à-dire que le lien entre le commencement des affrontements et l’implication de Parvez Alam n’apparaît plus avec autant d’évidence, même si ce dernier a bien pu s’y mêler et tirer. Mais même cela est mis en doute au détour d’un autre article d'Expressindia du 25 février, citant le témoignage d’un de ses parents arrêtés qui affirme son absence des lieux à l’heure des faits le dimanche. Si on ne peut conclure à son caractère totalement insensé, la recomposition de cette version officielle à partir des détails éclatés qu’en livre l’information permet d’en souligner le peu de fiabilité, en dépit de l'effort de persuasion fourni par ses promoteurs directs. Ceux des médias qui la transmettent n’en relèvent pas les incohérences, ce serait plutôt par une sorte de négligence qu’ils permettent de voir ses incohérences. Mais ce qui est dit, et même mal dit, reste, et c’est cela qui importe aux tenants de la conservation que toute explosion de colère pratique effraie. C’est de ce point de vue qu’il faut voir les déclarations du ministre Khan. Plus éloigné, parlant de plus haut, il ne s’embarrasse pas de rentrer dans les détails : il se contente d’asséner grossièrement que tout a résulté d’un plan, que les coupables seront découverts et punis, ceux qui auraient fomenté cette conspiration pour « politically damage and break the Muslim community ». Aucune justification ne vient à l’appui de ce discours, qui ne tient que sur la force du ton employé et par la tribune d’où il vient.         
 
Ces façons diverses de déterminer le pourquoi exclusif de ce qui a eu lieu ont pour point commun qu’elles cherchent à tout prix à le particulariser : ce sont un, trois, ou quelques individus qui ont agi, et d’après des motivations clairement définies dont dépendrait aussi ce que les autres ont commis, chacun et surtout dans leur ensemble. Alors que si des individus isolés ont pu agir de la sorte, ce qui a suivi, ou ce qui s’est passé au même moment, n’y est pas réductible. Mais, sur les faits de Lucknow le 20 février 2005, la pauvreté des informations empêche de s’en faire une idée plus précise.

Pour autant, on n’en restera pas non plus à cette explication magique publiée par New Kerala le 21 février, que « Muharram processions normally see clashes between Shias and Sunnis all over the world », au terme d’un développement qui réussit l’exploit de donner davantage d’informations sur les origines de la division religieuse entre chiites et sunnites vieille de quatorze siècles, que sur les faits de la veille à Lucknow !



Première rédaction en décembre 2005, révisé pour publication en mai 2007


Documents utilisés :

05-02-21 - Kerala News -- Three killed, 13 hurt in Shia-Sunni violence
05-02-21 - NDTV -- Lucknow riot_ UP minister orders probe
05-02-21 - Newkerala -- Curfew continues in Shia-Sunni clash-hit Hussainabad
05-02-23 - Expressindia -- Police FIR blames Shias for violence
05-02-23 - India Express -- Cops, DM under fire for ‘late reaction’
05-02-25 - Expressindia -- 4 days after Shia-Sunni clash, curfew lifted for two hours
05-02-28 - Newkerala -- Day curfew lifted in Thakurganj




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