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Avril 2005 à Huaxi (Chine)





Sur l’ensemble des articles utilisés, et de façon assez égale, deux noms différents désignent le village où les faits ont eu lieu : Huankantou et Huaxi, localisé dans la municipalité de Huashi (du nom d’une rivière proche du village), près de la ville de Dongyang, dans la province du Zhejiang. Après recoupement des informations offrant quelques indices géographiques (village situé à quelques heures de Hangzhou, capitale provinciale ; « au centre » du Zhejiang), et consultation d’un atlas où on repère en effet un Huaxi, c’est ce nom qui a été retenu.


A Huaxi donc, depuis 2001-2002, un parc industriel de plusieurs usines chimiques a été édifié. Jusqu’alors utilisés par des paysans, les terrains nécessaires à cette installation leur ont été enlevés, suivant les règles de la gestion foncière en Chine, où le propriétaire unique demeure l’Etat – les paysans reçoivent des baux de 30 ans, dont le terme peut être écourté sans leur consentement si l’Etat le réclame, et avec l’accord du comité du village concerné. Autant dire plus simplement si l’Etat le réclame. La réquisition des terres est compensée financièrement, « but for many this is not enough », et on doute que ce soit là le sentiment d’ingrats.

Mais, au change, les habitants d’Huaxi et de ses environs découvrent les bienfaits de l’industrialisation, condition du développement de leur pays et de l’amélioration de leurs vies : les récoltes dépérissent, la rivière pourrit, les enfants naissent difformes.
 
En 2002, 10 personnes auraient été arrêtées pour avoir participé à une protestation ; depuis 2003 des appels sont envoyés à des responsables provinciaux et nationaux, sans réponse ; le chef du village est sollicité pour organiser une réunion publique, il refuse. Le mercredi 23 ou le jeudi 24 mars 2005, des habitants se rassemblent aux abords du parc industriel (ce serait à l’initiative d’une association de vieux, qui feraient la majorité des manifestants ; les jeunes seraient plutôt absents parce que davantage menacés de répression), ils construisent des baraques qu’ils occupent tous les jours, ils érigent des barrages pour gêner l’accès aux usines, qui ferment provisoirement le 2 avril.
 

Les gestionnaires locaux, dont plusieurs, officieusement, possèderaient des parts de ces usines, mais aussi, officiellement et sans rire, parce qu’ils s'inquiètent de la fraîcheur du climat pouvant affecter les vieux manifestants, décident d’intervenir. Le dimanche 10 avril, un millier de leurs employés, de flics, de bureaucrates, sont envoyés pour lever les barrages, détruire les cabanes des 200 manifestants, qui bloquent encore le passage de marchandises sortant de l’usine. Dans la mêlée provoquée par l’intervention policière, certains sont renversés par des véhicules, et on annonce la mort de deux vieilles femmes (ensuite démentie par des officiels, et par des témoins locaux), tandis que les rangs des manifestants ne s’arrêtent plus de grossir. Des témoins parlent de l’ensemble des 10 000 habitants d’Huaxi sorti dans les rues, et ils ne sont pas les seuls, puisque certaines sources comptent 30 à 40 000 participants : on vient aussi des villages alentours. Seule réponse donnée aux manifestants, la force se retourne contre les professionnels de son usage : on renverse les voitures gouvernementales, jusque des fenêtres des maisons on caillasse les flics et autres officiels, on démolit les murs de l’école où ils se réfugient, on envahit l’école, armés de gourdins et de hachoirs on les passe à tabac, plusieurs d’entre eux se débarrassent de leurs uniformes pour échapper à la furia qui les submerge. 3 000 flics en renforts sont reçus avec la même frénésie, 30 à 50 de leurs bus sont mis hors d’usage. Un seul article indique qu’ils reprendraient l’avantage, à coups de matraques et de lacrymogènes. Tous les autres rapports disponibles contredisent cette tournure, à moins qu’il ne s’agisse que d’un moment de cette bataille qui dure peut-être jusque dans la nuit, et jusqu’à la débandade complète de la flicaille : Huaxi devient « le village qui a battu la police ». Officieusement, on compte plusieurs centaines de blessés, qui se répartiraient de façon égale dans chaque camp ; au maximum, les rapports officiels font état de 128 blessés, dont seulement 3 à 4 parmi les vainqueurs.  

D’après les informations recueillies, au moins jusqu’au milieu de la semaine qui suit, les flics ne reviennent pas à Huaxi. Des contingents resteraient postés aux alentours, contrôlant les allées et venues de journalistes éventuels, tandis que la zone libérée à l’issue des affrontements reste sous le contrôle des villageois. Le chef du village a pris la fuite. Un comité s’organiserait, qui garde le secret sur sa composition, du moins vis-à-vis de l’informateur qui l’évoque : possible signe d’une méfiance justifiée à l’égard des médias en général, et nécessité d’anticiper les risques de répression étatique contre ces opportuns « leaders » et autres « meneurs » qu’en représenteraient les membres. On n’en sait pas plus sur le rôle et l’activité de ce comité, qu’on pourrait voir dans le sens le plus optimiste comme une première réalisation de la critique du pouvoir et du mode de décision dont les humains d’Huaxi en particulier, et les humains en masse, sont habituellement exclus.

Malgré la surveillance policière, quelques journalistes parviennent jusqu’à Huaxi, recueillent des témoignages d’habitants, décrivent l’ambiance nouvelle qui y règne : s’il s’y exprime une certaine incertitude mâtinée de crainte, ce sont davantage des sentiments de fierté et de force qui dominent. Tel que le rapportent les informateurs, des villageois déclarent vouloir conserver leurs positions jusqu’à la résolution du problème des usines. Une semaine après la bataille du 10, l’Etat déciderait l’envoi d’une « équipe spéciale » pour enquêter sur la « dispute environnementale » d’Huaxi, réduisant ainsi ce qui a lieu au problème de la pollution, qui n’en a été que le déclencheur, qui n’en est qu’une partie.
 
De leur côté, s’ils continuent eux-mêmes à parler de ce problème particulier (« Amid a crowd of locals beside a wrecked bus, one middle-aged woman won a cheer of approval by calling for the government to make the first move towards reconciliation. "It's up to them to start talking," she said. "I don't know what we would do if the police came back again, but our demand is to make the factory move out of the village. We will not compromise on that. »), les insurgés d’Huaxi ont de fait accédé à un stade supérieur dans le refus de ce qui pollue leurs vies en général, de façon plus profonde. « Locals said they had lost faith in the authorities » : si tant est qu’ils ne l’aient pas perdue depuis bien longtemps, voire qu’ils aient jamais éprouvé pareille chose, par la bataille remportée du 10 avril c’est comme s’ils commençaient à en tirer des conséquences pratiques. Et leur clairvoyance sert peut-être déjà d’exemple, puisque des visiteurs en nombre se précipitent à Huaxi constater la raclée infligée aux flics, admirer les carcasses des bus renversés, les casques, les vêtements, les armes des flics abandonnés ou perdus, recueillis comme autant de trophées. D’après un témoin, dont d’autres minorent l’évaluation, jusqu’à 50 à 60 000 personnes seraient présentes sur les lieux dans les jours suivant le 10, parmi lesquelles ces « proud locals who bellow chaotic instructions though loudspeakers ». Comme au sujet du comité, on ne peut malheureusement en savoir davantage sur ce qu'il se dit dans les rues et dans les maisons d’Huaxi, mais dans cet espace libéré des agents de l’Etat, et libéré après les avoir battus, pensée et parole publique nouvelles devraient s’en donner à coeur joie. 
 

Certains informateurs rappellent des faits de révolte antérieurs pour servir leur rôdé et stérile couplet sur ces « protests » qui dérangent le régime chinois, et dont on pourrait penser qu’il procède surtout d’une espèce de réaction mesquine de la part des mêmes qui promeuvent d’habitude le film de l’expansion économique chinoise, parce qu’ils craignent de devenir les serviteurs de ces nouveaux maîtres, eux ces occidentaux donneurs de leçons qui se croient au centre du monde. Un expert explique : « In a lot of ways, what we're hearing about in Zhejiang is more typical of what is happening all over China », cité à la fin d’un article posant la question de l’attitude du régime chinois en général : va-t-il apprendre ou non à s'accommoder de la contestation ? En somme, va-t-il se moderniser dans le sens de ce qui se pratique en Occident, c’est-à-dire tolérer des mouvements sociaux organisés aux aspirations inoffensives, pour maintenir une apparence de débat, et son absence réelle ? Voilà seulement ce que mettent en avant les informateurs qui paraissent se préoccuper de la révolte en Chine : il faut faire semblant d’y répondre, pour mieux la vider de son contenu potentiel. 
 
Contre ces considérations, et d’après ce que nous savons de la révolte en Chine depuis 2003, la bataille d’Huaxi pourrait constituer une avancée, ou un début d’avancée, d’importance : ceux d’Huaxi attaquent en masse les flics et autres officiels de l’Etat, à l’exemple de nombre d’autres révoltés en Chine dans l'époque actuelle, et ils utilisent leur force et leur première victoire pour voir au-delà, sur les bases de ce premier pas franchi, bien que nous ne disposions pas de renseignements suffisants pour évaluer jusqu’où cette perspective a été explorée.
 

(Il faut remarquer qu’en ce début d’avril 2005, c’est aussi la période d’autres manifestations dans plusieurs villes chinoises, dont Pékin et Shanghai, manifestations dites « anti-japonaises » et tolérées par le régime, ce qui démontre le peu de possible qu’elles ont dû contenir. Mais, comme elles ont eu lieu au même moment que la bataille d’Huaxi, si elles en avaient reçu une influence leur court aurait pu être changé, ce qui ne semble pas avoir été le cas pour cette fois).



Première rédaction en mai 2005, révisé pour publication en mai 2007


Documents utilisés :

05-04-11 - ABC News -- Thousands riot in Chinese village
05-04-11 - BBC News -- Chinese police injured in protest
05-04-11 - Swissinfo -- Villagers Riot in China, 50 Police Said Hurt
05-04-12 - Asia News -- 30,000 clash with police in village pollution riot
05-04-12 - The Guardian -- Chinese village protest turns into riot of thousands
05-04-12 - The News -- 80 cops hurt in China riots
05-04-12 - Times -- Chinese farmers riot over crop poisoning
05-04-13 - Houston Chronicle -- Pollution protest leads to riot in China
05-04-13 - The New York Times -- Thousands of Chinese Villagers Protest Factory Pollution
05-04-14 - International Herald Tribune -- Rioters control Chinese village
05-04-14 - Le Monde -- Chine une manifestation antipollution dégénère
05-04-15 - BBC News -- China riot village draws tourists
05-04-15 - The Guardian -- A bloody revolt in a tiny village challenges the rulers of China
05-04-15 - The Epoch Times -- Large Scale Riot Erupts in Huashui Town of Zhejiang Province
05-04-16 - Reuters AlertNet -- China to probe environment dispute after riot
05-05-01 - San Francisco Chronicle -- Chinese protesting more as social problems grow - Beijing may find it hard to retake reins



    Avril 2005 à Huaxi (Chine)

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