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Le 29 mai 2006 à Kaboul (Afghanistan)



Avant la chaude journée que nous allons essayer de dépeindre ici, la capitale afghane paraît l’un des seuls endroits du pays où les forces d’occupation puissent se targuer d’avoir instauré l’autorité du gouvernement. Apparemment sans rencontrer d’accrocs majeurs selon ce que nous en savons, la police y patrouille et la marchandise s’y répand. Lorsque ses manifestations sont relatées par l’information dominante, l’insoumission qui règne dans les provinces est attribuée soit aux chefs des milices tribales soit aux talibans. Nous avons pour notre part pu prendre acte de plusieurs événements négatifs en 2004, 2005 et 2006, dont les analyses montrent comment les colères collectives y débordent, parfois allègrement, les prétextes et les prétendus instigateurs auxquels les informateurs voudraient les limiter. Mais parce qu’elles sont demeurées localisées et excentrées, la couverture médiatique a pu maintenir sa vision d’un territoire en cours de modernisation, en butte seulement à quelques frondes émanant de l’excessive susceptibilité d’archaïques autorités féodales, ou de non moins archaïques islamistes. Contre cette calomnie, nous allons voir comment les pauvres de Kaboul sont soumis aux mêmes humiliations que leurs homologues d’Herat ou de Jalalabad, et comment surtout, ils peuvent eux aussi passer à l’attaque contre tout ce qui les leur fait subir.

Il faut déjà faire état de ce qui a pu alors contribuer à électriser l’atmosphère plus que d’ordinaire. C’est au prétexte d’une recrudescence de la guérilla talibane que l’armée américaine a pilonné des villages du Sud au cours de la deuxième quinzaine du mois de mai, tuant d’après les bilans à disposition au moins 400 personnes. Dans le tri opéré après les bombardements, les autorités ont bien été obligées de reconnaître qu’entre 16 et 34 « civils » y ont laissé la vie, le reste des victimes étant identifié comme des rebelles. On s’imagine l’effet provoqué dans la capitale par cette énième « bavure », si l’on peut appeler ces opérations militaires comme ça.

Dans la matinée du lundi 29 mai, lorsqu’un convoi américain percute aux heures de pointe une dizaine de voitures dont entre un et cinq des occupants seraient tués, les pauvres qui assistent à ce qui sera présenté comme un accident de la route se pressent pour demander des comptes. Face aux caillasses qu’ils reçoivent, les GI’s battent en retraite, s’extirpant de la foule en tirant à balles réelles, appuyés pour cela par la police afghane. Il y aurait au moins quatre morts supplémentaires et plusieurs blessés. En forçant le passage, les jeeps américaines parviennent à prendre la tangente, la colère déclenchée n’en reste pas là pour autant. L’émeute prend forme autour du lieu de la fusillade, où des vitres ont déjà été brisées, puis se propage dans plusieurs quartiers, descendant du nord de la ville vers son centre. Ils seraient plusieurs milliers à y prendre part. A Shar-e-Naw, les émeutiers incendient des postes de police. Rapidement ce sont les organisations internationales et leurs « guesthouses » qui sont visées. On détruit les guérites devant les bâtiments avant de s’attaquer directement à eux. Jusqu’à douze ONG sont ainsi mises à sac, pillées, parfois incendiées. La marchandise est aussi une cible à part entière : échoppes, bordel, restaurants y passent ; leur pillage est clôturé par le feu. Police, marchandise, agences humanitaires… et les informateurs me direz-vous ? Les bâtiments de la chaîne de télé Ariana n’échappent ni à la razzia ni aux flammes ; par ailleurs dans les rues, des gueux frappent ceux qu’ils identifient comme des journalistes. Les affrontements avec les flics, dont des voitures sont brûlées, redoublent : un journal français parle de « bataille rangée ». Après ce qui semble un moment de répit – même s’il est difficile de tirer au clair la chronologie exacte des faits –, l’inquiétude augmente chez les autorités, quand dans l’après-midi, se fragmentant en plusieurs groupes, des centaines à 2 000 révoltés se rapprochent des lieux du pouvoir : ministères, bases occidentales, parlement et palais présidentiel. Plusieurs ambassades étrangères sont assiégées. Finalement les tirs policiers et militaires paraissent stopper l’émeute au centre-ville, tandis qu’elle se poursuivrait jusque dans la soirée là où elle a commencé.

Les bilans de ces quelques heures oscillent entre 8 et 20 morts, dont peut-être un flic, et entre 140 et 160 blessés.

Rentré d’urgence de son voyage dans le Golfe, Karzaï intervient à la télévision pour tenter comme il le peut de diviser les insatisfaits en attribuant les troubles à un groupe d’agitateurs. Le ministre de l’intérieur annonce l’imposition d’un couvre-feu nocturne, qui, bien que les actes négatifs en restent apparemment là, ne sera levé que le samedi suivant. Si la tension couve encore plusieurs jours, rien ne semble toutefois indiquer une reprise de l’émeute. Le 30, un important déploiement militaire prend place dans les rues de Kaboul, des blindés sont notamment positionnés à certains carrefours de la ville. Outre l’arrestation de 250 personnes, l’Etat annonce une enquête sur « l’accident » et vire 80 de ses responsables policiers. 


Intégrée au chaos afghan par l’information qui ne se remet pas de l’attaque des ONG, imputée à quelques criminels par les autorités étatiques et onusiennes, la descente gueuse, dont les témoins s’accordent pour en reconnaître la spontanéité, paraît déjà un brusque mais convainquant camouflet porté à la campagne occidentale d’étatisation du pays. Si nous-mêmes pouvons parfois demeurer perplexes à propos des émeutes précédentes en province, lorsque les armes à feu s’y invitent notamment, ici on ne peut que constater la similarité des faits négatifs avec ce que l’on observe par ailleurs dans le reste du monde : les émeutiers sont jeunes, leurs cibles sont les représentations matérielles de ce qui domine partout, et malheureusement, pour l’instant, leur critique en actes ne semble pas trouver de suite à la hauteur de l’explosion initiale. Il est possible que l’émeute de Kaboul ait été plus que ça, et que ces centaines voire milliers d’émeutiers aient fait trembler en une seule journée le pouvoir afghan sur ses bases. Les derniers tirs policiers près de ses lieux stratégiques, qui pourraient selon certaines sources avoir fait au moins 20 morts à eux seuls, laissent penser que la menace a été sérieuse. De même, le limogeage d’une partie des cadres de la police quelques jours après les faits révèle à quel point le contrôle policier a été débordé. Une chose est sûre : les gestionnaires d’Afghanistan ont été pris de court, désorientés par une puissance qu’ils sous-estiment visiblement. A force de répéter aux pauvres, afin de les soumettre, qu’ils ne comptent pour rien, il serait assez piquant d’imaginer que certains responsables de la conservation, concentrés sur des contre-feux qu’ils ont eux-mêmes contribués à allumer, aient fini par y croire. Même là où la cour est puissamment armée, les gueux afghans ont montré qu’on devait compter les pauvres pour beaucoup, toutes les fois qu’ils commencent à se compter eux-mêmes pour tout.



Janvier 2008


Documents utilisés :

06-05-29 - AFP Yahoo! Actualités -- Afghanistan : couvre-feu instauré après les violences à Kaboul
06-05-29 - AP Yahoo! Actualités -- Emeutes à Kaboul ; bombardements de la coalition près de Kandahar
06-05-29 - Cyberpresse -- Emeutes à Kaboul
06-05-29 - Libération -- Journée d'émeutes meurtrières à Kaboul
06-05-29 - Times of India -- US accident in Kabul leads to riots, 20 dead
06-05-29 - Turkish Press -- Afghans riot after US troops kill four
06-05-30 - AFP Yahoo! Actualités -- Afghanistan : retour au calme à Kaboul sous haute surveillance
06-05-30 - AP Wire -- Security forces guard Kabul after riots
06-05-30 - Diario de Noticias -- Una violenta protesta contra EEUU en Afganistan se salda con 14 muertos
06-05-30 - El Periódico -- Mueren 13 afganos en un dia de graves disturbios en Kabul
06-05-30 - Fairfax -- Afghans shot dead in riot over US accident
06-05-30 - Le Figaro -- Poussée de fièvre antiaméricaine en Afghanistan 
06-05-30 - Libération -- Kaboul s'embrase après une bavure américaine
06-05-30 - Le Nouvel Observateur -- Emeutes anti-américaines : plusieurs tués
06-05-30 - Reuters Yahoo! Actualités -- Couvre-feu et patrouilles militaires à Kaboul
06-05-30 - Reuters Yahoo! Actualités -- Recrudescence des violences dans le Nord de l'Afghanistan
06-05-30 - Turkish Press -- Tense calm in Afghan capital after riots
06-05-31 - AFP Yahoo! Actualités -- Afghanistan les talibans prennent le contrôle de bâtiments officiels
06-05-31 - AP Wire -- Afghan lawmakers speak out on U.S. crash
06-06-01 - People’s Daily -- Afghanistan invité à assurer la sécurité des Chinois
06-06-01 - Reuters Yahoo! Actualités -- Les soldats américains auraient tiré sur la foule à Kaboul
06-06-03 - Reuters Yahoo! Actualités -- Des chefs de police limogés après les émeutes en Afghanistan
06-06-04 - PakTribune -- Afghan authorities investigate traffic accident that sparked riots
06-06-04 - PakTribune -- Business community angry in aftermath of riot
06-06-04 - Xinhua -- Afghan government lifts curfew in Kabul
06-06-05 - Gulf Times -- Blame game rages after Kabul riot
06-06-05 - People's Daily -- Views on Kabul riot
06-06-05 - Reuters -- UN says Afghan police needs rapid reform after riot
06-06-06 - Canada.com network -- Kabul riot the work of criminals, not a backlash against West.htm
06-06-07 - Canada.com network -- Official says some 250 Afghans arrested after anti-foreigner riot in Kabul
06-06-07 - New York Times -- Afghans Say 52 Admit Violence After U.S. Truck Crash
06-06-08 - Las Vegas SUN -- U.S. Military Vehicle Hits Afghan Minibus
06-06-10 - UK Indymedia -- Stories from Kabul Riots
06-06-13 - AP Yahoo! Actualités -- Un camion américain tue un motocycliste à Kaboul
06-06-13 - BBC News -- 'One killed' in US crash in Kabul
06-06-22 - IRIN -- Interview with regional analyst Barnet Rubin
06-09-06 - Le Devoir -- L'Afghanistan au bord du gouffre



    Le 29 mai 2006 à Kaboul (Afghanistan)

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