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Descriptifs des principales émeutes entre janvier 2007 et mai 2008  



Du 9 au 12 mars 2007 en Chine (07-03-09-Chine)


D’après certains articles décrivant quatre jours de « riots », celles-ci débutent le vendredi 9 mars 2007, près de Yongzhou dans la province du Hunan (province du quart sud-est, située au nord du Guangdong). Les acteurs sont désignés comme paysans, habitants du village de Zhushan, protestant contre l’augmentation du prix du ticket de bus (il est aussi question d’un employé des transports ayant battu un étudiant suite à un différend sur un nouveau tarif ; et, plus généralement, de la corruption locale). Un premier rassemblement aurait lieu devant l’hôtel de ville ce vendredi.

D’après un témoignage anonyme d’officiel, ce sont des habitants qui auraient d’abord intercepté des bus, obtenant la baisse des tarifs augmentés en février, mais dont certains auraient alors prolongé leur action en commençant à détruire des bus, et, d’après le même témoignage, des villageois s’en seraient également pris à un commissariat et à ses flics, caillassés. Les premières informations relevées, au lundi 12 mars décrit comme le « pic » de l’événement, font état de 20 000 participants massés autour du « town hall » et confrontés aux flics équipés de matraques, après que les premiers protestataires, moins nombreux, n’ont pas reçu de réponse à leurs demandes. Près d’une douzaine de véhicules sont incendiés en deux jours, dont ceux de flics locaux (cinq d’après un témoin, rapportant des jets de briques et ce cri : « Beat the government dogs to death »), flics eux-mêmes attaqués. Les affrontements du lundi dureraient cinq heures, jusqu’à la dispersion des protestataires. Il y aurait des blessés dans les deux camps, voire même un mort (identifié comme un étudiant battu, hospitalisé le dimanche et mort le lundi), démenti officiellement. Au 12 mars, beaucoup d’arrestations sont annoncées, ainsi que la traque de leaders. Ce lundi, les affrontements seraient les plus importants, contre les renforts policiers dépêchés (un à deux milliers de la People’s Armed Police), avec des témoignages sur des tabassages de leur part dans la soirée. La zone est bouclée à partir du mardi, où l’ordre régnerait, sous « loi martiale ».



Combats de rue à Karachi entre le 12 et le 14 mai 2007  (07-05-12-Pakistan)


Le 12 mai 2007, le président de la cour suprême limogé en mars doit tenir meeting dans la grande ville du Sud. Sur place, partisans de l’opposition et soutiens de Musharraf ont préparé l’accueil de celui qui est alors le symbole officiel de la résistance au chef de l’Etat. Les premiers, constitués par toute la coalition opposante, marchent vers l’aéroport, les seconds, composés en majeure partie des miliciens du Muttahida Qaumi Movement, ce parti disant représenter les Pakistanais venus d’Inde lors de la partition (les Mohajirs), entreprennent de bloquer le trajet jusqu’à la haute cour, destination du juge. La rencontre est explosive. Ce sont apparemment les membres du MQM qui font feu sur leurs adversaires, non loin de l’aéroport. Il est possible alors que de l’autre côté on riposte. Tandis que Chaudhry fait demi-tour pour Islamabad, les combats s’étendent ensuite dans plusieurs secteurs de la ville. Les articles se concentrent sur les fusillades dont le bilan s’élève à une trentaine de morts et une centaine de blessés en fin de journée, alors qu’on brûlerait « par centaines » voitures et commerces, peut-être préalablement pillés pour ces derniers. Face à la répression milicienne, la colère déborde l’opposition partisane, avec pour preuve le lynchage d’un flic par une foule dans la soirée. Le lendemain, malgré les renforts de milliers de « rangers » dépêchés par Islamabad, plusieurs quartiers continuent de s’échauffer, notamment à l’occasion des funérailles des tués de la veille. Magasins, stations-service et maisons sont la proie des flammes, pour ce qui est désormais présenté par certains médias comme des violences interethniques entre Pachtounes et Mohajirs, interprétation qui sera ensuite récusée via des témoins cités par d’autres sources. Le nombre des morts monterait à 40, celui des blessés à 150. Le 14 mai, la situation paraît revenir au calme avec d’un côté les patrouilles des paramilitaires qui ont ordre de tirer à vue, et de l’autre l’appel à la grève générale lancé par l’opposition. L’attention journalistique se porte de toute façon ailleurs avec l’assassinat à Islamabad d’un « haut-responsable » de la cour suprême par des tireurs non identifiés. Au détour d’un article, on comprend qu’il reste seulement quelques troubles « sporadiques » à Karachi, dans un autre que des tirs de flics font 4 morts supplémentaires dans des combats qui pourraient se poursuivre jusque dans la soirée. 

Davantage que pour ses charges négatives, qu’il faut surtout supposer, l’événement vaut pour ce qu’il annonce des émeutes de décembre durant lesquelles cette fois nul MQM ne saura s’opposer à la vague de destructions, et où l’opposition spectaculaire se verra complètement dépassée.



Mai 2007 en Chine (07-05-19-Chine)


En1979/1980, l’Etat chinois a institué la loi dite de l’enfant unique – en autorisant un par famille dans les zones urbaines, et deux dans certaines zones rurales si le premier est une fille – dont l’application aurait été particulièrement lâche dans la zone des faits décrits ici. Alors, en ce début 2007, depuis plusieurs semaines des équipes de contrôle sont envoyées dans les villages, qui infligent d’importantes amendes aux familles ne respectant pas la limitation, dont les maisons peuvent également être détruites et leurs biens saisis – tandis que depuis plus longtemps, certains ont pu subir stérilisations et avortements forcés. Les amendes démultipliées seraient imposées à des familles en ayant déjà payé par le passé, dont beaucoup opposent leur refus au nouveau racket.

Dans la province du Guangxi, les premiers rassemblements ont peut-être lieu le jeudi 17 mai, plus sûrement le vendredi 18 : ceci dans le « Shuiming township » où « a sea of people » fait face à plus d’un millier de flics, sans informations sur des affrontements avérés. Le samedi 19, des rassemblements se poursuivent devant quatre « township governments » de la province du Guangxi, avec au moins un cas d’affrontements.

Certaines sources, de Hong Kong, évoquent un total de plus de 50 000 personnes impliquées au cours du week-end dans les différents comtés concernés.

Le samedi 19 mai « at the Shabi township » (ou comté de Shabei, ou « Shapi township » s’il s’agit du même, le Shapi township étant situé dans le comté de Bobai, dépendant lui-même de « Yulin city »), des milliers de paysans (peut-être 10 000, ou 20 000) manifestent aux abords d’un bureau gouvernemental. De la « public property » est incendiée, des véhicules détruits. Le bâtiment est endommagé, possiblement saccagé et pillé, puis enflammé (certains témoignages décrivent un fort et massif élan offensif à ce moment). Les affrontements des protestataires contre les flics et officiels feraient plusieurs blessés (dont deux officiels d’après une source hospitalière ; et peut-être des morts). Il y aurait des douzaines d’arrestations.

La situation serait calmée le lundi suivant.

Un article en date du 22 mai laisse entendre que les confrontations se seraient multipliées au cours des quatre derniers jours (destructions contre bâtiments et véhicules gouvernementaux, affrontements avec les flics), mais sans beaucoup de détails, sinon des informations non confirmées sur la mort de peut-être cinq personnes, dont trois officiels responsables du contrôle démographique.

Le jeudi 24, on apprend que six « towns », ou comtés, de la même province auraient été concernés par les manifestations du week-end précédent, dont les destructions décrites ci-dessus sont confirmées, et qui auraient impliqué plus de 3 000 personnes, avec 28 arrestations ; tandis que les contrôles des familles seraient assouplis, et des biens saisis rendus à leurs propriétaires.  

Le mardi 29 mai dans la même province, mais dans un autre district (Rongxian), des bureaux gouvernementaux sont à nouveau pris pour cibles – des personnes réclameraient le remboursement des amendes infligées antérieurement. A Yangmei, ils seraient plusieurs milliers de mécontents, le bureau gouvernemental est la cible de cocktails, saccagé, une douzaine de véhicules est incendiée, on s’affronte à deux milliers de flics. Il y a des blessés et des arrestations. D’autres lieux sont mentionnés mais quasiment sans détails : la ville de Lingshan où un autre bâtiment gouvernemental est visé et des protestataires arrêtés ; le township de Shitao où 3 000 habitants encerclent les bureaux gouvernementaux et s’affrontent aux flics – peut-être le lendemain pour ce qui concerne ce dernier lieu.

Début juin, autour du dimanche 3, un resserrement répressif semble s’opérer, avec un déploiement policier autour de « Shabi », où une douzaine de personnes sont arrêtées comme responsables des protestations du mois précédent. Fin juillet, deux « instigateurs » sont condamnés à un et deux ans de prison.



Début octobre 2007 au Bengale Occidental (07-10-01-Inde)


A propos des faits ici décrits, survenus dans l’Etat indien du Bengale Occidental, les premières informations relevées sont datées du 2 octobre 2007, à propos d’une confrontation entre protestataires et flics le lundi 1er octobre, qui ne serait pas la première liée au même problème de la mauvaise gestion des magasins d’Etat censés subvenir aux besoins des plus pauvres, dont des responsables (« ration dealers ») corrompus détourneraient la vente des marchandises à leur profit. La colère gronderait depuis le mois de juin, avec un premier cas de « police firing » survenu le 17 septembre (près de Sonamukhi, sans doute situé dans le district de Bankura), avant l’accélération offensive de la part des pauvres floués en ce début d’octobre 2007.

Les faits ont lieu dans plusieurs districts situés au nord de Calcutta : Birbhum, Burdwan (ou Bardhaman), Bankura, Nadia, Hooghly, Murshidabad.


Le lundi 1er octobre à Labhpur dans le district de Birbhum, une foule de mécontents grossit jusqu’à compter deux milliers de membres rassemblés devant des locaux administratifs (« BDO’s office »), et dans le but de déposer un mémorandum « against ration leaders ». Face aux villageois qui deviendraient « violent » lorsque les portes des locaux leur sont fermées, des flics interviennent, qui ouvrent le feu : il y a un mort et plusieurs blessés. Des motos et un véhicule de flics brûleraient. Ce jour, ou autour de ce jour dans le même district, les maisons et familles de six « food dealers » ont été assaillies, dans les villages de Mayureswar et Kirnahar.

Le mercredi 3 dans le district de Burdwan, en raison du même motif d’autres villageois saccagent la maison d’un gérant de magasin, attaquent les flics dont des véhicules sont incendiés, de même que des magasins. Les tirs policiers feraient un mort de plus. Il y aurait au moins une centaine de blessés, dont plusieurs flics caillassés. Des renforts policiers sont déployés dans ce district.

Le jeudi 4, il n’est question que d’un « incident » dans le district de Birbhum, où des protestataires tentent de saccager un magasin d’Etat ; 9 d’entre eux étant arrêtés.

Tandis que des « similar attacks » seraient menées la veille dans les districts de Burdwan, Birbhum, Bankura [1], le dimanche 7 à Nawabath (district de Burdwan), la maison d’un « ration dealer » et un siège du CPI-M (parti au pouvoir dans l’Etat du Bengale Occidental) sont incendiés, avec des affrontements de centaines de protestataires contre les flics et militants du CPI-M. Une trentaine de blessés est dénombrée, dont un responsable du parti – pour un total porté à plus de 300 villageois blessés depuis le début de la semaine. Il y a encore 8 arrestations. Ce même dimanche, certaines zones du district de Murshidabad sont touchées par d’autres « ration riots ».

Le lundi 8 octobre, « Anger against corruption in the public distribution system spread to Nadia [où des « ration dealers » sont attaqués] and Hooghly districts (…), while police faced mob fury in Murshidabad », district dans lequel un magasin est encore pillé à Nabagram, pour ce qui paraît les derniers de cette série d’actes, d’après les informations recueillies.



Le 9 novembre 2007 au Cameroun (07-11-09-Cameroun)


Le 7 et le 8 novembre 2007 dans la ville de Kumba, située dans l’ouest du pays près de la côte, la protestation grandissante de lycéens et collégiens contre les longues coupures d’électricité est réprimée par les flics venus mettre fin au blocage de la circulation qu’elle entraîne. A la suite d’un échange de lacrymogènes et de pierres, une vingtaine de manifestants est interpellée. Le 9 novembre, alors que le courant aurait finalement été rétabli, les jeunes protestataires, rejoints entre autres par des riverains et des conducteurs de motos taxis, prennent à nouveau les rues pour, semble-t-il, barrer un des principaux axes routiers. La situation s’envenime dans l’après-midi ou la soirée, lorsque les flics viennent déloger les bloqueurs dont le nombre n’a cessé de grossir. Gendarmes et policiers font feu, en l’air puis à hauteur d’homme. Un manifestant est tué, un autre succombera à ses blessures le lendemain, une dizaine est blessée. Par centaines, les protestataires se font émeutiers, prenant pour cibles, outre les flics caillassés – qui pour certains verront leurs véhicules et propriétés saccagés –, le commissariat central et la sous-préfecture auxquels le feu est mis à coups de cocktails molotov. Des cellules du premier on fait sortir les prisonniers, dont les manifestants arrêtés les jours précédents. Logiquement, l’agence d’électricité est mise à sac. L’émeute s’étend jusqu’à un autre commissariat, entièrement carbonisé celui-ci, en pillant au passage, notamment les Brasseries du Cameroun dont les stocks de bière sont dépouillés, et en cassant le siège des Impôts. Alors que les flics locaux ont battu en retraite face à la foule imposante, ce n’est qu’avec des renforts d’une unité spécialisée que l’ordre semble restauré, avec encore des coups de feu durant la nuit du 9 au 10. Certaines sources donneront un bilan final de 3 morts.



Février 2008 au Mozambique (08-02-05-Mozambique)


Après que les associations des transporteurs et le gouvernement se sont mis d’accord la semaine précédente, les nouveaux tarifs des minibus assurant le transport de personnes à Maputo entrent en vigueur ce mardi 5 février 2008, avec une augmentation de 50 % consécutive à la hausse des prix du carburant. Tôt le matin, des « foules de jeunes » manifestent leur opposition à la mesure en entreprenant le barrage des rues avec des pneus en feu et autres barricades de fortune dans plusieurs secteurs de la capitale. D’apparence spontanée, la protestation prend très vite un tour débridé, au fur et à mesure qu’une grande partie de la ville se trouve paralysée. Là ce sont les journalistes de la télévision nationale qu’on caillasse et dont on casse le véhicule, à Matola c’est une voiture de police qu’on brûle, ailleurs encore l’on stoppe des bus pour en faire descendre les occupants alors invités à prendre part à la protestation. Malgré les gaz policiers et les balles en caoutchouc, les révoltés qui, selon des sources étatiques peut-être soucieuses de les marginaliser, agiraient par bandes de 10 à 20 communiquant par portables, continuent à s’émouvoir, pillant les petits commerces, saccageant une école, une station-service, des voitures. Débordés par une vague qui s’étend à toute la ville et dont les cibles se multiplient aux abords de son centre, les flics tirent ensuite à balles réelles, faisant au moins 3 à 4 morts parmi des protestataires estimés à plusieurs milliers. C’est aussi par milliers que certaines sources [2] comptent les voitures et autres véhicules endommagés, par centaines le nombre de magasins pillés, ainsi que celui des bâtiments publics attaqués. Des entreprises font également partie des lieux assaillis. Dans la soirée, les gardiens de l’Etat semblent parvenir à rétablir l’ordre, du moins à endiguer la progression d’une agitation qui continue cependant dans certains quartiers. Le lendemain, le pouvoir annule, ou suspend, la hausse des prix. Mais le recul de l’Etat paraît limité à la capitale. Le lundi de la semaine suivante, c’est en province qu’on proteste contre les conditions de survie. A Chokwe, une petite ville au nord de Maputo, les habitants montent à leur tour des barricades, et pillent le marché local. La répression policière fait un mort. Le lendemain à Chibuto, située un peu plus à l’est en se dirigeant vers la côte, barricades et mise à sac des étals se produisent de la sorte, sans mort cette fois. Le même jour à une dizaine de kilomètres de là, dans la localité de Malaica, on bloque la circulation durant plusieurs heures. Ces derniers faits semblent davantage des échos affaiblis de la brève explosion de la capitale, plutôt que le signe d’une extension prometteuse, sans qu’on puisse toutefois s’assurer qu’ils aient effectivement été les seuls.



Mars 2008 à Erevan (Arménie) (08-03-01-Armenie)


Le 19 février 2008, Serge Sarkissian, premier ministre soutenu par le président sortant, remporte l’élection présidentielle dès le premier tour, avec 53% des voix, résultat contesté par le candidat opposant Levon Ter-Petrossian et ses partisans, dénonçant des fraudes.

A partir du jeudi 21 février à Erevan, et malgré leur interdiction, des manifestations pour l’annulation du scrutin électoral rassemblent chaque jour de 20 000 à 35 000 personnes sur la Place de la Liberté. On y a installé des tentes, des haut-parleurs, on distribue des couvertures et de la nourriture pour ceux qui campent là, tout ça sans grande présence de flics. Toutefois, les samedi 23 et dimanche 24, trois opposants sont arrêtés, pour des motifs qui restent obscurs (possible détention illégale d’une arme pour l’un d’eux).

Le samedi 1er mars 2008, vers 7h du matin, les quelque 1 500 manifestants qui dormaient sur la place sont chassés à coups de matraques et le campement est démonté dans la foulée par plusieurs centaines de flics anti-émeute. Au cours de cette opération assez musclée, qui fait 31 blessés dont 6 flics, une quinzaine de personnes serait arrêtée d’après les opposants, dont Ter-Petrossian, ramené chez lui par les flics et assigné à résidence. Les autorités justifient l’intervention par la saisie d’armes (dont des grenades) et la crainte d’un coup d’Etat en préparation.

D’abord dispersés autour de la Place de la Liberté, les manifestants se retrouvent sur de grandes avenues du centre-ville, puis se rassemblent à proximité de la mairie et des ambassades de France, d’Italie et de Russie. Ils sont alors plusieurs milliers (de 6 000 à 15 000 suivant les sources), arrêtant un camion transportant ce qui reste de leur campement, puis des bus. Dans l’intention de canaliser les manifestants, des dispositifs diffusant les discours de leaders de l’opposition sont à nouveau installés. Peu à peu, la tension monte entre flics et manifestants, des projectiles commencent à fuser, on tente en vain de pénétrer dans la mairie, où les flics un moment débordés se réfugient. Puis dans la soirée, alors que le gros de la foule reste groupé au même endroit, il semble que tout s’accélère. Les quelques bus et le camion en guise de barricades permettent de garder les flics à distance. Plus tard, ceux-ci commencent à tirer des balles traçantes en l’air, par dessus les barricades pour tenter de disperser les manifestants, tuant au moins l’un d’entre eux, ce qui attise la colère de plus belle. Des petits groupes armés de barres de fers, de divers projectiles et de cocktails molotov, sortent alors de la zone barricadée pour aller au contact avec les flics. Dans cette contre-attaque, les affrontements se font plus violents. Des véhicules sont incendiés, on pille plusieurs magasins sur les avenues proches. Vers 22h30, l’état d’urgence est déclaré pour 20 jours – impliquant notamment l’interdiction de tout rassemblement –, mais les affrontements ne s’arrêtent pas pour autant et dureront jusqu’au petit matin.

Le bilan de la journée et de la nuit est de 8 morts dont 1 flic, 131 blessés (230 d’après le ministre de la Santé) dont 72 flics, et au moins 55 arrestations.



Révolte en Chine en mars 2008 (Tibet) (08-03-14-Chine)


En 2007, on relevait déjà deux situations dans des zones de peuplement tibétain (ce qui n’avait pas été le cas entre 2003 et 2006) :

-    (07-05-27-Chine) Le 27 mai dans la province du Sichuan, à « Bamei town » ou dans le « Xiede Township of Daofu in Tibetan Autonomous Prefecture of Ganzi », la contestation contre une exploitation minière donnerait lieu, de la part de « hundreds of Tibetans » (300 ce jour d’après certaines sources) à des assauts contre des officiels, dont deux sont blessés, et des saccages de véhicules et matériels miniers. Des villageois seraient arrêtés. S’ensuivraient d’autres actions de protestation en juin, avec le blocage d’une route et des grévistes de la faim ; puis les activités minières seraient officiellement suspendues. (A moins qu’il ne s’agisse de deux moments distincts, une des sources situent les affrontements au 5 juin, qui auraient impliqué un millier de « Tibetans »). 

-    (07-11-20-Chine) Le 19 novembre « in the town of Paingar » (située au nord-est de Lhassa, dans la région de Naqu), une altercation opposerait des moines à un commerçant, deux des premiers étant arrêtés. Le lendemain, d’autres moines accompagnés d’habitants (190 à 600 personnes) se rassembleraient aux abords des locaux gouvernementaux, demandant leur libération, puis des commerces (« owned by Han Chinese ») et des propriétés étatiques sont assaillis et détruits. 800 flics sont envoyés en renforts, la zone est bloquée, les portables coupés, il y a 5 arrestations supplémentaires.

On apprend par ailleurs qu’au mois d’août, l’arrestation d’un homme, appelant publiquement au retour du dalaï lama, aurait provoqué des « large protests » dans une zone tibétaine du Sichuan ; et que le 17 octobre à Xiahe dans la province de Gansu, les flics sont intervenus à coups de canons à eau contre les moines du monastère de Labrang, sortis dans les rues pour célébrer la médaille d’or du congrès US décernée au dalai lama.


A propos de l’événement de mars 2008, il faut d’abord souligner cet aspect singulier du traitement médiatique auquel il a donné lieu, qu’il a subi, de la part des organes occidentaux prenant parti contre le régime chinois et en faveur des gestionnaires tibétains en exil ; cette médiatisation s’hypertrophiant ne devenant plus que le lieu de cette confrontation, sur le dos des émeutiers, des anonymes. Du fait de la présence sur place de touristes occidentaux et de quelques journalistes, on se figure assez bien quelle importante émeute s’est déclenchée le 14 mars à Lhassa, ce que les bilans étatiques sur les destructions commises tendent eux-mêmes à confirmer. Mais pour ce qui est des jours suivants, d’une part à Lhassa puis en d’autres zones de peuplement tibétain, il est plus difficile d’établir avec certitude ce qui a pu y survenir, en termes d’extension et de prolongation émeutières et offensives. A partir du 15 mars, le bouclage policier empêche tout accès aux régions concernées, et les journalistes occidentaux compensent leur ignorance en relayant ce que clament les représentants tibétains en exil et leurs soutiens militants, très soupçonnables d’exagérations, dans ce qui prend surtout les allures d’une surenchère dans la victimisation de ces malheureux opprimés dont l’image constitue leur fonds de commerce – la ligne officielle, pacifiste par principe, consistant même à nier la charge émeutière du premier jour à Lhassa. De leur côté, officiels et médias chinois, très soupçonnables de minimisations, font état de ce qui semble bien plusieurs assauts menés après le 14 mars ailleurs qu’à Lhassa, (notamment dans plusieurs districts de la province du Gansu), mais, au vu de la thèse qu’ils défendent d’une orchestration séparatiste de la révolte, leurs affirmations sont tout autant sujettes à caution. Cependant, comme pour Lhassa, les condamnations et déplorations des destructions commises tendent à prouver que ces assauts d’après le 14 mars ont bien eu lieu. Le descriptif qui suit vise donc à dessiner ce qu’il a pu en être du point de vue central des actes, contre tout asservissement de ceux-ci, que ce soit aux complaintes tibétistes niant leur portée offensive, ou à la thèse étatique les réduisant au résultat d’un complot contre l’intégrité nationale.

 
Le mois de mars tibétain est celui de la commémoration du « soulèvement populaire » de 1959, maté par l’occupant chinois, et qui vit l’exil du dalaï lama. En 2008, à partir du lundi 10 mars date anniversaire, des moines se font entendre, au moins à Lhassa. Ils sont quelques centaines à se rassembler, à manifester (peut-être en réclamation de la libération de certains d’entre eux arrêtés à l’automne 2007). Dans une ambiance sécuritaire décrite comme augmentée à l’échelle du pays, ceci à l’approche des jeux olympiques, il s’agirait des plus importantes manifestations depuis mars 1989 où déjà, quelques mois avant « Tian An Men », d’importantes émeutes étaient survenues au Tibet. Du lundi au jeudi, quelques tensions opposent moines et flics (qui seraient deux milliers dans les rues de Lhassa), les monastères sont bouclés, des moines se mettent en grève de la faim, d’autres se suicident.

Le vendredi 14 mars, il n’est plus seulement question de moines : des habitants de Lhassa se joignent à eux, et dans la zone de la vieille ville, ou centre historique, partie localisée de l’agglomération actuelle où les faits vont semble-t-il se concentrer, il se peut que la première tournure offensive déborde rapidement les flics présents, caillassés, dont des véhicules seront également détruits ou enflammés dans le cours de la journée. Par la suite, il sera avancé que les flics auraient volontairement fait acte de retenue, soit parce qu’on leur aurait ordonné, soit de leur propre chef, sans jamais qu’il ne soit envisagé que l’emballement émeutier les aurait tout simplement submergés. Ce vendredi, les participants à l’émeute, qui se comptent sans doute par centaines, passent ensuite à l’attaque et au saccage en règle du décor alentour. Un touriste, témoin direct, explique que la première foule constituée aurait mis les flics en fuite. « Les gens dans leur grande majorité ne volent pas, mais détruisent et "libèrent l’espace", "récupèrent une partie du territoire" comme il m’a été dit. La foule se déchaîne alors contre des dizaines et des dizaines de magasins. Dans les rues brûlent d’innombrables foyers dans lesquels vélos, motos, vêtements, marchandises diverses, frigos et bouteilles de gaz... se consument avec le danger permanent d’explosions qui ne tardent pas à se faire entendre dans toute la ville. » Les incendies se multiplient, peut-être « plus de 160 », dont « 45 d’ampleur importante ». D’après les bilans officiels, il est question de la destruction ou la consumation de 22 bâtiments, parmi lesquels des banques, un organe de presse, des écoles, des hôpitaux, de douzaines de véhicules, d’une centaine de commerces, auxquels s’ajouterait une mosquée – il est par ailleurs question de nombreux commerces détruits dans un « quartier musulman » (et le lendemain, il se pourrait que des habitants alors agressés mènent des représailles). Suivant les préjugés du racisme intégré ordinaire, la version officielle va ainsi consister à incriminer des émeutiers tibétains à la chasse aux passants et commerçants chinois, qu’ils soient han (soit ce qui est considéré comme l’ethnie majoritaire en Chine) ou hui (musulmans chinois), dans une insistance qui voudrait ériger cette dimension particulière en principale orientation des actes commis, et explication définitive sur leur sens. A ce sujet, il faut assez simplement se figurer que l’Etat chinois encourage l’installation d’habitants non tibétains au Tibet, avec une amplification de ce phénomène depuis l’ouverture en 2006 d’une liaison ferroviaire entre Pékin et Lhassa (d’après diverses sources, en 2008, peut-être la moitié, voire les deux tiers des 250 000 habitants de Lhassa peuvent être désignés comme des han), et qu’il serait étonnant que ceux-là ne bénéficient pas de certains privilèges et monopoles, notamment dans le domaine de l’activité marchande, représentant dès lors autant de cibles pour la colère émeutière dévastant les symboles d’une misère et d’une oppression quotidiennes n’ayant rien de spécifiquement tibétain.     

Alors qu’au soir du vendredi, les émeutiers ne seraient qu’encerclés par les flics, la répression prend plus sûrement le dessus à partir du lendemain, où des tirs policiers, « sporadiques », se feraient entendre jusque dans la nuit. Un couvre-feu est imposé et des blindés déployés, des centaines de soldats sont convoyés en renforts, des ratissages étant menés « maison par maison » les jours suivants, tandis que l’Etat appelle les émeutiers à se livrer à sa « clémence ». D’après les sources exilées, il y aurait des centaines d’arrestations. Officiellement, il en est fait état de 24, auxquelles s’ajouteraient 170 personnes se livrant à la police jusqu’au mercredi suivant, total plus tard porté à 280.

Dès le samedi, la divergence s’établit sur les bilans des tués : l’Etat, niant tout usage d’armes à feu, annonce une dizaine de morts, puis 13, identifiés en « civils innocents » victimes des incendiaires, auxquels s’ajouteraient 12 flics « grièvement blessés ». Autour du 24 mars, China Daily/Xinhua, médias officiels chinois, annoncent la découverte de cinq cadavres carbonisés dans le comté de Dagze près de Lhassa : c’est alors que le total officiel de morts « civils » passe à 18. Ceux-là auraient été tués le dimanche 16 mars dans l’incendie d’un garage « in Deqing town of Dagze » (préfecture de Lhassa), où les troubles se seraient propagés et où 23 commerces, une résidence, deux camions de pompiers, et une voiture de flic auraient été ainsi détruits.

De leur côté, outre 72 blessés, les sources militantes annoncent une trentaine de morts « confirmés », voire plus d’une centaine, abaissée le 16 mars à au moins 80 – dont 26 personnes qui auraient été tuées le samedi près de la prison de Drapchi ; ces sources faisant ainsi état de cadavres vus ou découverts en divers points de la ville : 3 près d’une mosquée, 2 au temple de Ramoche, 5 au centre-ville ; le témoin direct cité plus haut rapportant pour sa part avoir vu un cadavre le vendredi. Au vu de ce qui paraît avoir été le désordre émeutier conséquent du 14 mars, il est fort probable que les flics aient tiré et tué dès ce moment, quoiqu’on ne puisse l’affirmer avec certitude.


A partir de ce premier jour d’émeute à Lhassa, l’impression est donnée d’une contagion, qui laisserait penser à un début de soulèvement régional, ceci dans les zones de peuplement tibétain de deux provinces principalement, le Gansu et le Sichuan – le Qinghai apparaissant également, mais seulement à propos de manifestations.

Sichuan :

Le dimanche 16 mars à Ngawa (Aba en chinois), située au nord-ouest de la province, une manifestation serait dispersée à balles réelles, avec de 3 à 7 morts, peut-être 8 (niés par les flics, reconnaissant tout de même des tirs de leur part ayant fait 4 blessés). Des milliers de moines, rejoints par des milliers de « citoyens ordinaires », auraient marché vers le siège du pouvoir local ; un témoin local parlant quant à lui d’un groupe de seulement 200 manifestants. Le siège de la police aurait été attaqué à coups de cocktails, d’autres bâtiments gouvernementaux étant visés, ainsi que des commerces, et des véhicules incendiés.

Le lundi 17 mars, des renforts répressifs gagnent le comté de Ma’erkang, proche de la zone des affrontements de la veille. Dans le comté d’Aba, 381 personnes se livreraient ensuite aux flics « pour avoir participé à des manifestations (…) pendant lesquelles des bâtiments publics, des commissariats, des écoles et des hôpitaux ont été attaqués, a rapporté Chine nouvelle. »

Le mardi 18, ou autour de cette date, l’armée serait déployée à Serthar – sans doute dans le Sichuan – suite à l’explosion d’un pont provoquée par des habitants près du village de Gudu.

Le lundi 24 mars à Garze, des moines et des religieuses, rejoints par des habitants (pour un total de 200 manifestants), se confronteraient aux flics, dont l’un serait tué, tandis que leurs tirs feraient un mort et un blessé grave.

Le 30 mars, Chine Nouvelle annonce 26 arrestations de participants présumés aux faits du 16 mars, et la saisie d’armes et de matériel décrits comme appartenant à des activistes séparatistes, ceci dans le monastère de Geerdeng situé dans le comté d’Aba.

Le jeudi 3 avril dans le district de Garze, suite à l’arrestation de deux moines du monastère de Tonkhor, une manifestation de 750 personnes, dont 370 moines, serait réprimée à balles réelles, avec peut-être 8 morts, voire 15 et des dizaines de blessés, après que les protestataires auraient possiblement assailli un camp policier, ou un bâtiment gouvernemental (« the seat of the Donggu township government of Garze County »).

Le samedi 5 avril, les flics interviennent contre une cérémonie religieuse de moines du temple de Lingque, à laquelle participeraient plusieurs centaines de pèlerins. Leurs tirs feraient une dizaine de blessés.


Gansu :

Au 19 mars, un officiel flic fait état d’attaques contre des bureaux gouvernementaux, écoles, commerces, « in the Gannan Tibetan Autonomous Prefecture », située au sud de cette province du Gansu, ceci « from Saturday onwards ». Cette partie de la province du Gansu transparaît comme celle où l’agitation serait la plus ample après Lhassa, si l’on en croit China Daily/Xinhua relayant des déclarations d’officiels, qui, au 23 mars, annoncent que 94 personnes y auraient été blessées : 91 flics, 2 officiels, 1 civil ; avec des dégâts chiffrés à 230 millions de yuans, soit 32,6 millions de dollars. D’autres détails paraissent les jours suivants, accréditant que les troubles auraient touché plusieurs comtés de cette zone à partir du samedi 15 mars, et jusqu’au 19 (avec l’information officieuse que 19 personnes auraient sans doute été tuées dans cette province du Gansu).

Le samedi 15 mars à Xihae, il y aurait une manifestation d’un millier de personnes (peut-être 20 000 d’après des témoins), pas seulement des moines, aux abords du monastère de Labrang, puis la « foule » s’en prendrait à des bâtiments publics, dont un commissariat aux vitres brisées, avec des caillassages contre des tirs de lacrymogènes, des blessés et une vingtaine d’arrestations ; des témoins faisant état de bruits de tirs et d’explosions. La ville est placée sous couvre-feu le lendemain.

Le lundi 17 dans le comté de Maqu, des milliers de moines et autres habitants se confronteraient aux flics en plusieurs lieux, avec 10 flics blessés.

Outre Xiahe et Maqu, les comtés de Luqu et Jone sont mentionnés, ainsi que la ville d’Hezuo aux alentours de laquelle, le 18 mars, des cavaliers et motards attaqueraient un bâtiment gouvernemental, voire plusieurs bâtiments dont des écoles.

Au 29 mars, on apprend qu’au cours de la « Gannan riot between March 14-19 », dans le comté de Maqu, tous les commerces d’une même rue auraient été saccagés ou brûlés. A propos du même district, ce seraient plus de 260 commerces et autres propriétés privées qui auraient été touchés entre le 16 et le 18 mars, dont 117 détruits ou brûlés complètement.

Début avril, il est officiellement fait état de 432 placements en détention dans cette province du Gansu.


Au 24 avril, les frontières du Tibet sont rouvertes à des cargaisons de touristes chinois. Le lundi 28 avril dans le comté de Dari de la province du Qinghai, un échange de tirs se solderait par la mort d’un flic et par celle d’un « insurgé » tibétain (présenté comme un « leader » indépendantiste résistant à son arrestation). Du coté des protestataires, c’est alors le premier tué reconnu par les autorités étatiques. Les tibétains en exil parlent quant à eux d’au moins 203 tués, un millier de blessés, et plus de 5 000 arrestations. Le 29 avril, trente émeutiers de Lhassa, « reconnus coupables d’incendie volontaire, pillage, attaques contre les institutions de l’Etat, vols et incitation à la violence », sont condamnés, dont certains à la prison à vie.



Du 6 au 8 avril 2008 en Egypte (08-03-06-Egypte)


A l’approche des élections municipales, une certaine agitation encadrée se manifeste dans l’Etat égyptien de Moubarak. Au début du mois d’avril, ce sont les Frères musulmans et leurs dits partisans qui protestent dans plusieurs villes contre les mesures étatiques empêchant leurs candidats de se présenter, avec alors quelques escarmouches localisées. En parallèle, c’est un appel à la grève générale prévue le dimanche 6 avril qui menace, du fait notamment de son abondant relais. L’initiative paraît surtout émaner de Mahalla el-Kobra, une ville industrielle du nord du pays, dans le delta du Nil, où plus de 20 000 ouvriers travaillent dans la même entreprise publique de textile. Déjà le centre de la protestation en 2006 et 2007, et plus récemment en février 2008, l’immense complexe de filature et de tissage semble générer une certaine solidarité négative, qui a pu jusqu’ici se traduire par un passage de revendications salariales au rejet pur et simple du chef de l’Etat.

Le 6 avril, tandis que le reste du pays demeure relativement calme, à Mahalla el-Kobra, les forces de sécurité sont déployées en nombre pour empêcher la grève d’avoir lieu. Ils sont alors au moins 1 500 insoumis, grévistes rejoints par des habitants, à se mesurer aux flics. Les pierres répondent aux gaz et balles en caoutchoucs qui, tirées à hauteur de tête, feront deux tués. Des magasins sont incendiés, ainsi que deux écoles et une agence de voyage ; une voie ferrée est bloquée par une barricade en feu. On pille au passage. Et il se pourrait bien qu’on attaque le commissariat et qu’on y mette le feu. L’émeute dure ainsi jusque dans la nuit. Le lendemain, ils sont encore des milliers, plus des ouvriers d’après les articles à disposition, mais plutôt les jeunes de la ville, à reprendre les combats de rue, peut-être au moment où le convoi d’un conseiller du procureur général dépêché du Caire est caillassé, ou lorsqu’on exige la libération des interpellés de la veille devant le poste de police. De nouveaux commerces seraient brûlés. Visiblement inquiet, l’Etat concède un demi-mois de salaire de prime aux ouvriers par le biais d’un de ses ministres en visite. Mais jusqu’au petit matin du 8 avril, on continue à se battre, et il y a un mort de plus du côté des révoltés. En ce jour d’élection, c’est le premier ministre qui fait le voyage à Mahalla el-Kobra pour annoncer cette fois un mois de prime.

A l’issue de ces trois jours, il y aurait entre 330 et 500 arrestations et entre 40 et 160 blessés. La contestation du régime continuera ensuite en mai et juin, mais sans que Mahalla el-Kobra ne semble aux avant-postes, et sans non plus que les débordements n’atteignent l’intensité décrite ici. Pour autant, certains médias ne se gêneront pas pour simplifier plusieurs mois après ces événements en les intégrant dans leurs « food riots », lorsqu’il faudra annoncer que les émeutiers (« food rioters ») ont pris plus de cinq ans de prison.


Du 27 au 29 avril 2008 en Algérie (08-04-27-Algerie)

 
Les faits surviennent à Chlef, ville de plus d’un million d’habitants située dans l’ouest du pays entre Alger et Oran (à la périphérie de laquelle une émeute a déjà éclaté au début du mois, à Gdyel exactement). Anciennement El Asnam, elle a été rebaptisée depuis le dernier tremblement de terre qui l’a presque détruite en totalité en 1980. Depuis, une partie des habitants vit dans des « chalets » en préfabriqué, organisés dans une association de sinistrés. Le 27 avril 2008 doit se tenir le procès de son « coordinateur », accusé par les autorités locales de « manipuler les populations », ceci vraisemblablement pour qu’il cesse de leur reprocher d’abandonner à leur sort les habitants. Car ses derniers se sont vus annuler récemment l’aide financière qui leur était promise pour améliorer ou quitter leurs logements, faits de simples et censément provisoires baraques depuis 28 ans.

Ce dimanche 27, d’autres motifs d’insatisfaction, décrits comme le chômage, l’insalubrité et l’absence de perspectives pour les jeunes, viennent se greffer à ce qui n’est qu’une énième manifestation de la hogra que subissent la plupart des pauvres d’Algérie. Dans la matinée, c’est apparemment devant le tribunal, où plusieurs centaines de protestataires sont réunis, que la situation s’emballe, quoiqu’il soit aussi possible que des tentatives policières de destruction de baraques aient constitué plus loin une autre étincelle. Des accrochages avec les flics mettent le feu aux poudres. Par centaines, sinon par milliers, on déferle dans les rues de la ville en attaquant au passage tout ce qui se présente : voitures, bureau de poste, bibliothèque, banques, laboratoires d’analyses, édifices publics en tous genres. L’émeute, que les flics ne parviendront à suspendre dans le centre qu’en fin d’après-midi, s’étend dans la commune voisine de Chettia, cette sorte d’immense bidonville où l’on accompagne les destructions d’un blocage de route durant toute la journée. Et ce sont également d’autres quartiers périphériques de Chlef que l’émotion gagne, avec alors la coupure de l’axe Alger-Oran. Après plusieurs centaines d’arrestations et des dizaines de blessés, le calme semble revenir grâce aux renforts policiers. Le lendemain en milieu de matinée, le centre-ville est de nouveau envahi, peut-être d’abord par des dizaines de jeunes, plus sûrement par « une foule immense composée de jeunes et de moins jeunes » qui, en arrivant près des lieux du pouvoir, caillasse les flics postés autour. Puis c’est le musée et plus tard dans la soirée, dans une zone excentrée, le siège de la compagnie étatique de gaz qui concentrent leur fureur. A Chettia où entre 60 (officiellement) et 500 (officieusement) personnes ont été arrêtées la veille, l’émeute reprend dans l’après-midi, faisant notamment un sort au bureau de poste, pillé et brûlé. Il se peut que la commune d’Ouled Fares un peu plus loin soit elle aussi agitée. Si le 29, le feu ne paraît pas reprendre à Chlef où les associations de sinistrés appellent au calme et où l’on a dépêché un ministre, l’émeute ne s’arrête qu’au petit matin à Chettia.
 


Du 26 au 29 mai 2008 en Algérie (08-05-26-Algerie)


Voilà encore des pauvres modernes qui ne respectent rien ! A l’issue d’une période de représentation générale de la révolte dans le monde en médiatiques et chimériques émeutes de la faim, c’est ici la relégation du club de foot d’Oran qui déclenche la colère, carburant de l’émeute. Et c’est à Chlef contre l’équipe locale que le MCO concède un match nul fatidique le condamnant à la seconde division, à quelques centaines de km à l’est où, un mois auparavant, et pour encore d’autres raisons qu’une subite famine, des centaines de révoltés ont dévasté la ville et ses alentours durant deux jours. Est-ce là l’occasion de chaparder quelques miches de pain pour sustenter des familles affamées ? Celle peut-être de réclamer des sacs de riz aux autorités compétentes ? Non, car ce 26 mai, les gueux d’Oran ont visiblement oublié leurs crampes stomacales. Allons-y alors pour les dites « émeutes du foot ». [3]

Le déclencheur fédérateur, cette relégation déshonorante du doyen de l’élite, a mis en émoi les quartiers dits populaires de la seconde ville d’Algérie (1 700 000 habitants pour l’agglomération) d’où l’on converge rageusement vers le centre. Les premières étincelles s’allument en fin d’après-midi, puis chaque cité s’en donne à cœur joie au cours d’une nuit de saccages et de pillages qui ne laisse rien indemne. Si au début ce sont en priorité les installations du MCO et les sièges des journaux appartenant à son président qui sont attaqués, très vite on passe à d’autres cibles tant publiques que privées. Il y aurait tout de même une certaine prédilection pour les commissariats, et parmi les flics avec qui on se bat aux quatre coins de la ville, un pourrait avoir été tué, plusieurs autres sont blessés. 

Le lendemain, peut-être dès la matinée et malgré l’importante présence policière, l’émeute reprend et gagne même d’autres quartiers. C’est alors dans la quasi-totalité de la ville qu’on s’affronte rudement avec les flics, dont les blessés se comptent au moins par dizaines, peut-être jusqu’à 140 sur les deux jours. Commerces que l’on vide « en règle », cinémas, banques, sièges administratifs, tout y passe encore une fois. Un semblant d’organisation des révoltés en grand nombre, et surtout l’éparpillement des foyers, paraissent contribuer au complet débordement des forces de l’ordre, desquelles on se joue dans les sinueuses ruelles, et qui ne semblent plus que veiller à empêcher l’accès aux artères principales du centre-ville. Il y aurait au moins entre 70 et 150 arrestations à l’issue de la journée. Dans la nuit, on continue à piller.

Au matin du 28, la brève accalmie est brisée par une déferlante de centaines de jeunes qui remettent le couvert, reprenant les combats de rue avec les flics. Mais les troubles ont perdu de leur extension, ce sont apparemment les derniers irréductibles qui incendient les ordures s’amassant dans la rue, qui pètent encore quelques magasins. En fin d’après-midi, d’autres renforts de police permettent une certaine contention de l’émeute, tandis que les familles des interpellés se massent dangereusement devant le commissariat central. Même si « sporadiquement » ça continue toutefois à se battre dans plusieurs zones, dont le centre-ville, et ceci encore le lendemain jusque dans l’après-midi.

Les bilans finaux parlent de 159 inculpations, 300 blessés dont 84 gravement, et peut-être entre 70 et 147 flics blessés, la mort de l’un d’eux ne semblant pas avoir été confirmée officiellement.
 



Avril 2009




1. Où un « ration dealer » se pend dans le village de Borokumira, après qu’un autre aurait fait de même le 28 septembre dans celui de Raipur, parce qu’incapables de payer les « amendes » réclamées par les villageois protestataires.
2. Les bilans divergent entre l’information étatique donnée par l’agence officielle mozambicaine et la version de l’information internationale.
3. Après celle de Ksar El-Boukhari un peu plus tôt dans le mois.



    Descriptifs des principales émeutes


Invitations au Débat sur la Totalité