Proposition sur l’histoire – De la guerre du temps au début du 21ème siècle  > Deuxième partie    







2. Eruption, intensification et unité






Dans ce qu’on peut distinguer comme la première partie de l’année 2005, ouverte en février au Togo pour s’étendre jusqu’au Soudan au début du mois d’août, un ensemble et un enchaînement d’événements donnent à la révolte mondiale une vigueur et une amplitude inédites. En comparaison des limites du désordre apparues en dimensions déterminantes des mois antérieurs, les insurgés à prendre le relais en Afrique, au centre de l’Asie, au Moyen-Orient, et encore en Amérique latine, s’en affranchissent dans des montées au front dont les plus décidées surpassent les soulèvements de 2004. Dans la continuité de l’observation pointe une certaine nouveauté, un regain et un approfondissement, une clarification consistante qui faisait défaut ; encore accréditée par des localisations inconnues depuis la mise en marche de l’observatoire.

Dans ce moment court, de sept mois seulement, les assauts successifs, et même simultanés, convergent en puissance dans leurs significations communes, dessinant la menée composite d’une même offensive qui, en dépit d’éloignements territoriaux et de l’ignorance d’un champ de bataille à l’autre, manifeste une identique tonalité profonde, concentrée temporellement dans la correspondance des mises en cause.

Quelles sont-elles ? Au Togo, au Kirghizistan, en Equateur, tandis que divers changements de circonstances sont censés entraîner de possibles refontes locales, à chaque fois les gestionnaires en place organisent d’éhontées manigances pour préserver leur possession du pouvoir politique. Toutes en apparences trompeuses, les voix molles des habituels concurrents aspirant aux mêmes postes se font bien sûr entendre. Mais ce sont surtout des ensembles anonymes qui se forment, dans la prise de parti que ce n’est plus tolérable, et qui vont, sous des formes diverses, agir en conséquence, principalement pour soutenir leur refus que l’iniquité commande une fois encore. Ce clivage fondamental s’aiguise, entre ceux qui ne servent que la perpétuation des conditions existantes, imposant de s’y soumettre, et ceux qui, dans l’effectivité de leur engagement collectif, s’inscrivent en faux.

Si cette opposition est fondamentale, elle est au cœur de la révolte en général, et s’étend au détail et à l’ensemble des situations rapportées et prises pour objet dans ce texte. Mais de Bé à Sanaa en passant par les centres de Bichkek et Quito, les révoltés se sont avancés en nombre et plus loin qu’ailleurs, jusqu’à faire trembler davantage que leurs ennemis directs. Plus loin que lorsqu’il n’est pas aisé de déceler ce qui se joue sur la base de la première rupture, sans s’illusionner sur son approfondissement effectif. En cette première partie de 2005, ces engagements collectifs se sont prolongés jusqu’à briser les apparences de l’immuable, celles d’un monde totalement ordonnancé suivant les lois du pouvoir politique séparé et de la décision réservée. S’il pourrait paraître qu’on ne s’en prît qu’à des formes d’Etats minoritaires et en déliquescence, la radicalité des actes les plus extrêmes ne cadre pas avec quelque visée réformiste que ce soit. S’il est alors question du système dit démocratique, présenté comme alternative et comme objectif prétendument en jeu, ce n’est que vanté par les opposants intéressés, sur le terrain, et par leurs alliés informateurs, dans leur médiation autocratique, tous accordés pour que continue de tourner ce qu’ils servent en complices, et pour empêcher que la révolte qui s’y soustrait ne le détraque complètement.

Ce qu’on peut par contre avancer, c’est que des refus massifs s’expriment au sens incomplet, dont l’une des perspectives premières pourrait signifier la synthèse radicale du « que se vayan todos » et du rejet de la hogra. Des points sont atteints où le mépris et la crapulerie ne passent plus. Inévitablement, ce qui se projette sur cette base fait partie de ce qui est à creuser.





Récit de la première partie de 2005




Fin 2004, le président équatorien Gutiérrez se livre à une manipulation institutionnelle qui entraîne à partir de fin janvier à Guayaquil, puis dans la capitale en février, des manifestations appelées par l’opposition institutionnelle.


Début février en Afrique, c’est au Togo que le dictateur trépassé est immédiatement remplacé par son fils, dans le non respect du processus de transition prévu par la constitution, ainsi donc modifiée pour la circonstance. Déjà, mais sous l’égide de concurrents légalistes contestant cette violation de la loi, les rues deviennent le terrain du rejet contre la perpétuation du régime, et ça s’échauffe sérieusement à partir du 12 février – jusqu’à la concession fin février d’élections prévues pour le mois d’avril. Alors, la concentration des troubles à Bé, quartier de Lomé, et la limitation de leur portée coïncident, et le discours contestataire toléré paraît s’imposer, conforme, dans la réclamation et la perspective que la reformation de l’Etat s’applique par cette voie sous contrôle.


Fin février, le Kirghizistan connaît les premiers signes d’une contestation à propos de l’organisation des élections, préparées au profit d’Akaïev le président en place, ceci plutôt concentré en province, au sud-ouest du pays, avec, début mars, des occupations de bâtiments gouvernementaux dans deux villes proches de la frontière ouzbèke, Jalal-Abad et Och, et le blocage d’un axe routier important au nord du pays. Dans sa constitution générale, c’est un mouvement d’apparence plutôt encadrée, dont le motif déclaré consiste à dénoncer la fraude électorale, en cours et à venir. 


Dans la ville nigériane de Makurdi début mars, survient ce qui paraît être la plus forte émeute d’une série d’offensives anti-policières au moins commencée en janvier à Uromi. Les deux événements ont le même déclencheur : les flics abattent un récalcitrant qui refuse de payer pour passer leur checkpoint. Sauf que cette fois, à Uromi comme à Makurdi, les meurtres ne laissent pas de marbre. Dans la première, les jeunes en colère brûlent la maison d’un officier et le poste de police duquel ils font évader les prisonniers. Dans la deuxième, où les émeutiers seraient des milliers, ce sont deux commissariats qu’on flambe en deux jours, laissant trois flics refroidis. Il y aura ensuite d’autres attaques de ce genre mais qui, semble-t-il, n’atteindront pas ce niveau d’intensité, ceci jusqu’à Pankshin en octobre 2006.
 

Au Kirghizistan, après le second tour de l’élection du 13 mars, dont le résultat est contesté par l’opposition et des actions poursuivies en conséquence, un palier supérieur est franchi lorsque des centaines de personnes l’emportent dans les assauts qu’elles lancent, à Jalal-Abad puis Och dans la foulée. Les lieux du pouvoir sont investis, les flics sont défaits et beaucoup se retournent. A partir du 20 mars et depuis le sud-ouest du pays le mouvement accélère, Bichkek et les portes du palais présidentiel en vue où il débouchera quatre jours plus tard. Mais il semble que ce soit encore dans une phase où la direction initialement fixée l’emporte, comme les flics la suivent, quoiqu’elle ne le puisse qu’en s’appuyant sur la volonté massive du départ du président Akaïev. Tandis que plus généralement, une telle issue étant promue comme le bien, la protestation s’en trouve soutenue par une tendance majoritaire des voix gestionnaires étrangères et leurs porte-voix.

Summum de mobilisation au cœur de la capitale, jour de la chute provoquée du président, le 24 mars devient vraiment décisif. Dans un moment que les gestionnaires remplaçants et tous ceux qui ne célèbrent que l’évolution dans l’uniformisation voudraient entériner comme fini, l’enjeu plus large se découvre. La contradiction change de forme, elle ne peut plus se situer dans la perspective que le même ordre seulement réformé continue. A la suite de l’investissement sauvage du palais présidentiel, ce sont des rues dans toute la ville qui sont de la sorte parcourues, explorées, dévastées. Si jusque-là l’objectif a été de renverser, si ce n’est le régime, en tout cas son chef, ce qui s’ensuit n’y colle plus : l’offensive destructrice se poursuit et elle s’étend, durant trois nuits et deux jours, jusqu’au matin du samedi 26 mars. L’emprise du régime se confond avec celle à laquelle il ne sert que d’agent, plus générale, et dans la culmination de leur charge par centaines au moins, on dirait que les pilleurs vérifient cette alliance en la mettant à mal. En face les partisans de la réforme ou, faudrait-il dire, du turnover, ordonnent contre cette progression une répression plus dure que celle qui a précédé. Au 26 mars, de ce qu’on perçoit, les révoltés kirghizes ont quitté le front. Au-delà des enjeux jusque-là formulés, ce potentiel point de départ à l’extension critique s’avère déjà sa fin, par celle qu’imposent ses ennemis récupérateurs. Signe de la conservation du même ordre, le 14 avril des paysans seront virés des terres récupérées à la chute d’Akaïev. Cette défaite a au moins le mérite de définir, à bon entendeur, une ligne de partage autrement plus claire.


Fin mars Togo et émeute apparaissent assemblées par une voie détournée, au Mali, où le 27 à Bamako une partie de foot entre les équipes togolaise et locale donne l’occasion à des « énergumènes » de se répandre hors du stade pour deux jours de tumulte – alors que l’avant-veille à Téhéran où 100 000 « supporters » étaient dans les rues, la répression de l’excitation aurait fait six morts.


Dès le 8 avril au Togo, au lancement de la campagne en vue du vote du 24, puis dans cet intermède, ça se tend à nouveau, mais il semble que ça reste sous les déterminations conformes à l’accaparation du pouvoir par cette voie, suivant qu’on s’estime simple supporter d’un des camps en présence. Réactivée dans l’ambiance électorale et liée aux rivalités dans la gestion du pouvoir, une division ethnique s’immisce. Le 16 avril, des affrontements apparemment partisans font un nombre important de morts et blessés, sans que les flics n’y interviennent semble-t-il.


A la suite d’un intervalle vide depuis fin 2004, la révolte en Chine ressurgit, et pas pour ces dites protestations antijaponaises sur lesquelles l’accent médiatique a été mis, en même temps qu’elles se déroulaient sous l’œil bienveillant du gouvernement, à moins qu’elles n’aient débordé quelque peu, ce qui a par exemple été le cas à Shanghai le 16 avril. Six jours plus tôt à Huaxi dans le Zhejiang voisin, c’est une riposte de milliers de furieux qui repousse l’expédition répressive lancée contre les manifestants initiaux, après qu’ils ont forcé des usines polluantes à fermer. Quoiqu’il s’agisse d’une de ces insoumissions limitées par sa localisation rurale, elle se distingue pour la perspective qui transparaît sur la lancée de ce nettoyage des lieux, par les prémices d’une organisation qui se ferait autonome. Jusqu’à l’été la communauté du motif se prolonge, qui plus est à trois reprises dans la même province que celle d’Huaxi, tandis que dès le 15 avril c’est dans le Guangdong qu’une usine est saccagée, à Chaozhou, avant que le 11 juin dans le Hebei, le même genre de protestation ne subisse une descente menée par d’autres pauvres soudoyés, cette fois non repoussée. Dans le Zhejiang, une usine est investie fin juin à Jianxia, une autre assaillie et forcée à la fermeture le mois suivant à Xinchang, où 15 000 personnes font face aux flics, et ils seraient encore 10 000 le 20 août à Meishan, rassemblés dans la même désapprobation. Ce motif n’est pas exclusif, comme en témoignent les quatre autres situations repérées dans notre chronologie, depuis mai jusqu’à Huangshi d’Hubei au début du mois d’août. Mais ce foisonnement demeure en retrait des principaux assauts contés ici, de la même façon que la Chine depuis 2003 jusqu’à aujourd’hui. Au-delà de la multitude des frondes anonymes qui ne cessent de démontrer la même tendance antiautoritaire, dans un pays où n’opèrent pas de récupérateurs efficaces, le signe organisationnel d’Huaxi n’a pas trouvé, à notre connaissance, de confirmation d’envergure. On ne peut que supposer l’activité d’un dialogue horizontal susceptible de servir à un tel renforcement, dans une méconnaissance que les informations traitées ne comblent que très mal, qui plus est au sujet de la Chine.


En ce même mois d’avril la révolte s’affirme en Iran, pour ce qui va s’avérer le début d’une série plus intense dans cet Etat, jusqu’au mois d’août.

Un avertissement est nécessaire à propos de l’information sur l’Iran. Car c’est dans cette même période que nous avons commencé d’accéder à des sources nouvelles, à l’étape du relevé. Spéciales parce que quasiment exclusives, elles émanent principalement de l’opposition en exil, plus que soupçonnable de partialité et d’exagérations mensongères, en même temps qu’elle bénéficie vraisemblablement de relais locaux susceptibles de tourner une censure et un contrôle serrés. Dans ce qui suit à propos des faits iraniens, l’oscillation entre l’indicatif et le conditionnel indiquera notre assurance plus variable qu’à l’accoutumée, en fonction des sources recoupées dont la différence se mesure à la grande disproportion au sujet des bilans répressifs.

A l’instar de ces premiers faits d’avril, les frondes les plus nettes se situent en province, ce que 2003 et 2004 avaient déjà montré à des occasions diverses, contestation de découpages administratifs, grèves, élections trafiquées, révélant une communauté notable dans les attaques contre le régime central, aux réactions en conséquence brutales. Téhéran se distinguant en parallèle par deux sortes de faits, privilégiées par l’information, d’un côté les protestations étudiantes aux visées réformistes, avec cet exemple de juin 2003 où l’extension hors de la capitale parut tendre vers la radicalisation d’un mouvement à l’issue duquel 4 000 personnes auraient été arrêtées ; de l’autre les actions rituelles contre les ambassades occidentales, menées par les jeunes miliciens en défense du régime, de ses projets nucléaires en particulier, ainsi donc toujours soumises à l’actualité étatique et médiatique. En 2005, les agitations de la province vont se concentrer dans la partie ouest du pays, d’une part dans la région kurde où l’hostilité monte d’un cran au moment où la présidence de l’Iraq voisin vient d’échoir à l’un de ses leaders kurdistes, Talabani ; d’autre part un peu plus au sud dans la province arabophone du Khuzestan, après que le bruit a couru d’un projet étatique de recomposition ethnique dans cette région hautement pétrolifère – événement notamment relayé par Al Jazeera, ce qui lui vaudra d’être foutue dehors par le pouvoir. Dans la ville d’Ahwaz la plus animée de ce mois d’avril, durant deux jours au moins l’émeute prend pour cible les représentations de l’Etat, pour un bilan officiel d’au plus 5 morts et 26 blessés, qui s’élèvent officieusement jusqu’à 62 morts et 400 blessés, l’une des sources d’opposition annonçant même un millier d’arrestations.


En Equateur, les termes et les moyens du conflit mené jusque-là sont changés, engendrant une progression dans la mise en cause. Sur la base d’une sorte de concertation collective, initiée le 13 avril puis maintenue toute une semaine, le mouvement des forajidos constitue et développe une force nouvelle, non plus inféodée aux dirigeants de l’opposition officielle. Dans cette perspective où la critique du pouvoir s’élargit, le mouvement atteint sa dimension la plus généralisable, en ce sens comparable à celle atteinte dans les rues de Bichkek lorsque l’issue imposée à la révolte s’est trouvée débordée, lorsque, réfutée dans le pillage, la clôture de la contradiction ouverte n’a pas été acceptée comme allant de soi. Mais en Equateur, il faut dire que l’offensive ne s’est jamais déclarée ou prolongée de la sorte. Les charges de la rue, les affrontements face aux flics, les destructions, sont restés peu nombreux, peu intenses, avec deux morts, et pas sous les balles des flics – ceci s’expliquant aussi parce que, à l’image de son congénère kirghiz, Gutiérrez a rapidement perdu les moyens de se maintenir par les armes. Une fois son départ obtenu, après ce 20 avril la puissance des forajidos s’est semble-t-il dissoute, évaporée. Alors qu’ils avaient paru s’inscrire dans la lignée de leurs devanciers d’Argentine, qui en quelques jours expulsèrent président sur président, et malgré les voix anonymes y ayant appelé, la dénonciation de l’ensemble de la classe politicienne n’a pas été suivie de davantage de conséquences. Pour être au final demeurés en accord avec la liquidation d’un seul président, telle que l’a officialisée une partie de cette classe politicienne, les forajidos ont laissé là l’ouverture se perdre. En dépit d’un processus original d’auto-organisation, et d’une critique associée dans le discours, il semble que ce discours se soit suffi à lui-même, dans l’intention seulement projetée, ce dont un certain positionnement citoyenniste, légitimation middleclass de la contestation en ce sens louée dans l’information, aurait été la meilleure preuve. L’idée de se constituer hors des médiations établies a seulement plané, sans atteindre de cette façon à la portée, négative et positive, des ruptures pratiques non concertées.


Au soir du 20 avril dans les rues de Belize City, à la suite de plusieurs jours de grève dans un secteur public, c’est par contre la jeunesse qui déferle au-delà des réclamations convenues, et le « day of political protest » se poursuit en une « night of indiscriminate looting », avec un mort et une centaine d’arrestations. Dans l’Amérique latine, et en particulier dans l’Amérique centrale où en ce printemps l’agitation sociale gagne Nicaragua et Panamá, c’est alors le seul endroit lacéré de la sorte par l’éclair de l’émeute et du pillage. A Managua, un mouvement initié contre une hausse des prix des transports évolue jusqu’à mettre le président nicaraguayen dans son viseur. Mais dirigeants et mots d’ordre de l’opposition officielle dominent, sans débordement, si ce n’est ce 26 avril où, dans une étonnante ressemblance miniature avec ce qui s’est joué une semaine plus tôt à Quito, une marche sur le palais présidentiel est l’occasion d’un bel escrache quand son pensionnaire s’essaie à la conciliation. Signe d’une tension persistante, un état d’urgence sera tout de même décrété à la fin mai, mais nous n’avons pas constaté d’autres preuves sérieuses que le conflit se serait approfondi, ni alors ni depuis.


Sérieuses, les suites le sont par contre au Togo depuis le 24 avril. Contenue dans les dernières semaines, la colère éclate dès ce dimanche de vote où premièrement, il ne sera pas dit que la gestion policière de la fraude sera laissée sans réponse, elle dont les agents, les lieux, les instruments, sont en conséquence attaqués ; puis de façon encore plus cruciale deux jours plus tard, à la proclamation de la victoire du fils héritier, où les affrontements et les pillages se répandent qui creusent les termes d’une rupture conquérant sa portée critique majeure. Alors qu’elle pouvait jusque-là se poser en représentante bafouée de l’ensemble des victimes de la dictature, l’opposition légaliste ne peut plus même suivre ce qui lui échappe. L’arnaque du processus « démocratique », son fonds de commerce, n’est plus que le déclencheur d’une progression qui l’exclut. Renvoyées à leur fonction d’édulcorant de la mise en cause et du conflit, les visées réformistes sont dépassées dans le durcissement de l’insoumission. L’intensité conflictuelle se manifeste d’une façon encore supérieure à celle de Bichkek, comme le prouve la répression qu’il a été nécessaire de déployer contre les révoltés et leurs barricades âprement défendues, parfois à l’arme à feu, avec ce cas significatif de la ville d’Aného un moment tombée aux mains de ses habitants insurgés. Telle qu’elle s’est insinuée dans la campagne électorale, la division préétablie persiste, avec par endroits des actes violents qui n’auraient pas tous la clarté de la vengeance contre les suppôts du régime. S’il ne paraît pas qu’elle domine les débats, elle s’ajoute cependant aux effets de la répression engagée par ses professionnels en uniformes. Dès le 28 et bien qu’on tente de lui résister, l’imposition sanglante de l’ordre prend le dessus. Ecumant les quartiers insurgés de Lomé et d’ailleurs, les militaires raflent et mitraillent – dans des opérations menées, sinon avec le soutien direct du gouvernement français, tout au moins sous le commandement d’un état-major comptant des officiers français dans ses rangs. Tandis que des milliers de Togolais s’exilent vers les pays voisins, les représailles se poursuivront après l’offensive mâtée, pour des bilans officieux allant de 400 jusqu’à 800 morts, et de milliers de blessés, largement au dessus des premiers délivrés. Et cette annihilation meurtrière, répression des têtes par le biais de celle des corps, a donc été passée sous silence dans ce qu’elle sert en vérité à anéantir sur le terrain, pour que ne soit conservée que la version rebattue d’énièmes et habituelles violences politiques à l’africaine. 

Malgré tout, l’irréductibilité de la rue indignée a prouvé comment les perspectives peuvent différer à la disparition d’un vieil autocrate. Comme si elle n’avait fait que donner le signal à l’entame de bien d’autres liquidations, les rues togolaises en sont devenues le lieu de la décision, là où durant plusieurs semaines l’aspiration au changement a dû circuler, s’imprégner, se discuter et se reconnaître, si bien que tout encadrement s’en est trouvé submergé. Tancés par leurs homologues étrangers, aux mêmes visions figées excluant tout changement de ce calibre, les traficoteurs de la constitution en pressentirent peut-être la menace en février, ne se résolvant qu’à une reculade momentanée, un leurre ; avant qu’en avril, ils n’abattent la révolte à la dangerosité décuplée.


Début mai, tandis que du vacillement de l’Etat kirghiz les effets sont à peine dissipés, la révolte regagne le centre de l’Asie, simultanément en Afghanistan et en Ouzbékistan. Ces deux Etats partagent un court tronçon de frontière en plein dans cette zone où la division spectaculaire mondiale agit avec force, que ce soit pour alimenter à distance son fantasme médiatique, ou pour servir d’alibi à la répression étatique, comme Karimov l’autocrate ouzbèk ne s’en privera pas pour justifier l’anéantissement de la révolte, en même temps que divers récupérateurs l’encouragent, comme c’est particulièrement le cas en Afghanistan. Alors que, dans la convergence des actes insoumis, c’est au contraire son inadéquation qui se montre, quand s’y jouent la nécessité et la possibilité de sa critique. Au-delà de la contestation prévisible du blasphème propagé dans cette attente, ce sont ainsi trois jours de troubles qui essaiment en plusieurs lieux de l’Est afghan, dont surtout le 11 à Jalalabad où l’émeute est la plus forte, et se déploie dans un élan ravageur qui n’épargne rien de ce qui lui tombe sous la main, des simples boutiques aux locaux de l’ONU, en passant par la télévision locale. Visés, flics afghans et soldats américains tuent, comme ils devront le faire les jours suivants à mesure que l’extension à d’autres régions prendra un tour plus inquiétant.

Entre temps, c’est dans l’est de l’Ouzbékistan autour de la ville d’Andijan, dans la vallée de Ferghana enclavée dans l’Ouest kirghize, que l’Etat va se trouver confronté à une rébellion décidée, sous plusieurs formes. Déjà au cours des mois antérieurs le mécontentement s’est fait sentir : dans la même vallée en novembre 2004, à Kokand où des milliers de « furious market rioters » se seraient élevés contre une réglementation portant préjudice à ce qui semble être l’une des activités principales de la survie, pour, d’après une source de type activiste, « the largest and most violent mass protest against the Uzbek government seen in more than a decade » ; et plus récemment, fin mars, mais dans une autre partie du pays plus à l’ouest, où une « police station » a été assaillie par des centaines de protestataires paysans. A compter du 10 mai à Andijan, ville d’environ 350 000 habitants, des rassemblements se tiennent à l’occasion du procès de suspectés opposants au régime. Dans la nuit du 12 au 13, ce serait un groupe armé qui lance les premières attaques, éventrant une prison dont sont libérés des centaines de détenus, puis conquérant le siège régional du pouvoir. Parmi les prisonniers libérés figurent les opposants « islamistes » en procès, dont l’un est alors désigné en leader de la rébellion, comme le même genre de dirigeant le sera à propos de la situation des jours suivants à Il’ichevsk-Kara Su – agglomération coupée en deux par la frontière avec le Kirghizistan. Pour l’heure à Andijan, c’est surtout une présence massive qui succède aux attaques de la nuit. Les rues, où l’on se rassemble par centaines, peut-être par milliers, s’agitent de la vindicte contre Karimov, dans l’impression qu’elles deviennent aussi le terrain d’une progression aux allures émeutières. Alors, dans les règles d’un régime policier à l’ancienne, une répression extrême s’abat contre tous ceux à sortir du rang. Dès la soirée du premier jour la révolte possible est matée dans la débauche de mitraille. Du côté des premiers assaillants armés et surtout de la foule, les morts vont se compter par centaines ; tandis que plus d’une trentaine de soldats resteront sur le carreau. Des habitants bien moins nombreux se rassembleraient encore le samedi dans la ville complètement militarisée où, isolés, des échanges de tirs persisteront les jours suivants, mais d’Andijan l’urgence est désormais à la fuite, principalement en direction de la frontière kirghize d’abord fermée par ses flics, puis en partie rouverte aux « réfugiés ». Si la répression s’abat aussi rudement, semble-t-il, à Pakhtabad, où il y aurait 200 morts mais sans qu’on en sache plus, c’est à Il’ichevsk-Kara Su, où depuis Andijan on afflue, que le retour à l’ordre paraît contesté le plus fort. Le 14 mai dans sa partie ouzbèke, des affrontements soutenus se concluraient par l’expulsion momentanée des bras armés et représentants de l’Etat. La date est incertaine, mais il se peut que la reconquête de cette ville, où il y aurait eu encore une centaine de morts, n’ait réussi que cinq jours plus tard, sans affrontements de l’ordre de ceux du samedi.

Les cadavres ouzbèks s’amoncellent à ceux du Togo, où d’ailleurs les représailles se poursuivent sans doute dans le même temps. Inhérentes, nécessaires à l’ordre mondial, de telles tueries contre la révolte n’ont donné lieu qu’aux quelques cris d’orfraie convenus, alimentant à bon compte la condamnation d’excès ordonnés par des gestionnaires de type dépassé suivant les standards occidentaux, dictateurs africain ou stalinien à peine relookés. Les réprobations hypocrites ne portent que sur la méthode employée, dans la seule déploration du non respect de soi-disant droits de l’homme, en fait celui des méthodes coercitives suivant lesquelles l’effusion de sang n’est pas recommandée, d’après la négation généralisée de tout conflit autre que militaire et étatique. Dans cet état de fait, c’est bien la nature fallacieuse de la défense moralisatrice du modèle dominant qui est rendue à elle-même, telle qu’elle a par exemple été convoquée pour justifier l’invasion guerrière de l’Afghanistan puis de l’Iraq. Dans un rapport onusien à propos du Togo, la CEDEAO déclare que « le scrutin a globalement répondu aux critères et aux principes universellement admis en matière d’élection » : le double langage est bien la norme. L’expérience togolaise, quoique quelque peu déviante, a en effet vérifié qu’universellement le choix offert n’est que celui de se soumettre à l’usurpation du pouvoir et au principe de son maintien, quel qu’en soit le prix. L’ensemble mondial des gestionnaires complices de l’Etat ne veille qu’à cela. Pour notre part, nous disons qu’il faut savoir qu’en ces quelques mois de 2005, ce sont peut-être jusqu’à entre deux et trois milliers de personnes à être tombées sur les divers fronts qu’elles ont ouverts contre la continuation de ce même ordre.


En Bolivie, surtout à partir de mai puis jusqu’au milieu du mois suivant, un vaste mouvement se développe sur la base d’un désaccord déclaré au sujet de la nouvelle législation sur les hydrocarbures. En partie définie à la suite d’un référendum promis fin 2003 et tenu en juillet 2004, celle-ci est en passe d’être promulguée, mais ce projet est perturbé par les pressions rivales émanant de deux camps principaux. D’une part celui qui défend la conservation de ses privilèges et de ses profits, de l’autre celui qui milite pour davantage de réforme, tendance nationalisation/assemblée constituante, dont les appels aux mobilisations de la mi-mai se doublent de celui à la démission du président, ce Mesa conciliateur en place depuis octobre 2003. Ainsi, la contention de la révolte en 2003, et sa validation par les concessions anesthésiantes d’alors, déterminent entièrement l’agitation de 2005, et le discours dominant, par la mémoire tronquée qu’entretiennent les informateurs relayant les castre-parole de la contestation, ne se prive donc pas de signifier que la pauvreté de 2005 ne ferait que prolonger ce qui aurait été celle de 2003. Sur le terrain, on assiste en effet à une sorte de répétition de la « guerre du gaz ». Mais ce ne sont que ses résidus inoffensifs qui surnagent, amalgamés et soumis aux objectifs réformateurs. Avec l’occupation d’exploitations d’hydrocarbures, on retrouve les blocages conséquents à l’échelle du pays, les marches sur la capitale depuis plusieurs points du pays, celles dans le centre de La Paz à nouveau sous blocus et qui rassemblent sans doute, certains jours, plus de participants qu’en 2003. Mais d’El Alto on descend désormais bien en rangs plutôt qu’on déferle en furie ; et si ça s’échauffe, les gaz et les matraques ont remplacé les armes de guerre. A aucun moment le conflit ne conquiert dans les rues, par la rue, une intensité négative, offensive, tel que le débat reprendrait là où il avait été laissé à l’éviction de Lozada. En dépit de quelques secousses, l’évolution de la situation n’offre pas d’ouvertures, à rapprocher par exemple de l’Equateur. Domestiqués, enrégimentés, les partisans de la réforme valident eux-mêmes la sclérose, maintenue jusqu’à aujourd’hui.

En parallèle le Panamá s’agite à son tour. Si la mobilisation s’initie sous l’égide d’un regroupement d’organisations de l’opposition officielle, contre un projet de réforme dans la gestion (sécurité sociale), et ne paraît surtout faite que de manifestations réactives aux dates de discussions parlementaires fixées par le pouvoir, en plusieurs points du pays grève et blocages se prolongent en juin, de telle sorte à avoir pu laisser présager une mutation plus incontrôlable de la situation, comme aurait pu encore l’accréditer l’apparente reculade du pouvoir repoussant son projet. Mais à la suite du Nicaragua, et comme en Bolivie, ni la mobilisation massive ni les éclats de tension perceptibles ne débouchent sur un débordement conséquent, pas plus que sur une expérience à la manière équatorienne. Finalement, cette situation est encore représentative de la tendance générale à l’échelle du continent, confortant les candidats alternatifs aux postes du contrôle gestionnaire. Où l’on voit comment, en dépit de l’expression de contestations visiblement unanimes, c’est la fixation centrale sur le thème de la gestion qui l’emporte et confirme son ancrage. Dans cette partie du monde par là unifiée, la révolte s’en trouve d’autant plus sur la pente descendante. Quand dans la même période des perspectives bien plus riches se découvrent, au contraire des aspirations sous contrôle y dominent, aux orientations prédéfinies, aux mots d’ordre défensifs, pour l’établissement d’un conflit au rabais, et du faux débat attenant. En Bolivie, la démission de Mesa en juin ouvre la voie à la tenue d’élections, qui en décembre valideront l’accession de Morales au pouvoir. Un an plus tard, ce sera simultanément au Nicaragua et en Equateur que le vieux sandiniste Ortega et le plus moderne Correa viendront compléter la brochette des degauches promus aux manettes.


Si la montée de sève a été décapitée au Togo, elle n’en est pas pour autant annihilée à travers le continent africain où, quoique dans des proportions moindres, la révolte revient en RDC, en même temps qu’elle pointe dans les rues de la capitale éthiopienne à la publication de résultats électoraux favorables au parti au pouvoir. Trois jours courant juin, la contestation s’exprime, de la part d’« étudiants », d’habitants, d’« ouvriers », contre lesquels les répresseurs font peut-être plus d’une trentaine de morts, auxquels s’ajouteraient trois milliers d’arrestations. De façon plus secondaire, la Guinée se distingue à l’entrée de l’été, pour ce qui semble plusieurs jours de pillages dans les quartiers de Conakry.

Depuis les « accords de paix » en 2003 on promet des élections aux Congolais, dans un pays qui n’en a pas connues depuis une quarantaine d’années, mais depuis janvier, c’est le possible report des législatives et présidentielles prévues pour le 30 juin qui s’annonce. Des manifestations s’ensuivent, dès janvier dans la capitale, puis à Mbuji Mayi en mai, principale ville du Kasaï Oriental et « base » de l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social, principal parti non gouvernemental ainsi donc défavorisé par ce changement de programme, dont les appels contestataires de la bisbille électorale entretiennent la tension, comme en témoignent les attaques contre les sièges des partis gouvernementaux et des affrontements « partisans ». Mais des agités semblent bien s’écarter aussi de ce sentier battu, et ils se heurtent aux flics. Déjà le 10 janvier les tirs policiers ont fait au moins quatre morts, puis deux le 17 mai où des soldats onusiens ont été dépêchés. Le 30 juin à Mbuji Mayi, déjà agitée le 22 puis le 25 avec plusieurs morts ce deuxième jour, et à Kinshasa, auxquelles s’ajoute Tshikapa dans le Kasaï Occidental, des milliers de manifestants, dont certains caillasseurs, essuient une répression aux allures disproportionnées, qui fauche entre 6 et 10 personnes, voire peut-être plus du double. Ensuite, si la tension perdure, jusqu’aux combats armés dans la capitale entre hommes de main des candidats, ce sera principalement sous l’influence encore plus dominante du contexte électoral, avec la tenue du scrutin en juillet 2006 puis d’un deuxième tour en novembre de la même année. Sinon, outre des colères de mineurs artisanaux à Kolwezi et Likazi respectivement en avril 2006 et mars 2007, mentionnons une opération répressive dans le Bas Congo le 30 juin 2006, à laquelle sera donnée une rude réponse dans un début de soulèvement en février 2007.

D’une façon voisine de la Chine, c'est-à-dire sur un mode plutôt mineur, éclaté, dans la continuité des formes observées jusque-là, l’agitation perce en divers points du territoire algérien. En janvier l’augmentation du prix du gaz et du mazout a donné lieu à une large contestation, que plusieurs jaillissements émeutiers ont éclairée, d’abord à Birine dans la wilaya de Djelfa, puis dans des localités des régions de Bouira et Tiaret au sud d’Alger (au moment même où une partie du mouvement coordonné kabyle négociait avec le souple Ouyahia la mise en œuvre de la plate-forme d’El-Kseur). La fréquence se resserre encore au mois de juillet, à nouveau dans des régions jusque-là épargnées : à Béchar au sud-ouest entre le 6 et 12, où la condamnation d’émeutiers à la prison entraîne la reprise des affrontements ; et à Tamanrasset en parallèle, le 10 et le 11, mais loin au sud en plein Sahara, où l’on pille ; avec encore, quoiqu’en dessous, Takhmaret le 29, dans la région de Tiaret au nord-ouest.

Les sorties gueuses algériennes demeurent malgré tout très éloignées des plus haut points alors atteints dans la mise en cause contre la dictature mondiale sur la décision. Régulières, quand la protestation sans offensive de la sorte se manifeste de façon quasi quotidienne, elles ne touchent alors que de petites villes, restant seulement fugaces.


Si la situation en Iran présente des similarités avec cette dernière, leurs moments respectifs s’entrecroisant au cours du mois, comme les pics d’Iran le font avec ceux du Yémen et du Soudan, l’éclatement et la séparation entre les foyers y tendent alors davantage à être dépassés. En Iran, la concentration dans le temps paraît plus porteuse d’une possible convergence, quoique celle-ci se mesure surtout à la répression subie partout. Aux éléments contextuels censément favorables aux Kurdes s’ajoute l’élection d’Ahmadinejad à la présidence le 24 juin. Au sortir d’une gouvernance plus modérée en comparaison – et qui jouait sur cet équilibre à la tête de l’Etat, entre un président réformateur et une frange conservatrice – ce changement peut être perçu comme la porte ouverte à un resserrement répressif, susceptible de se porter contre les dites minorités, non persanes, non persanophones. Davantage peut-être qu’au Khuzestan, où dans la même période et comme par hasard des attentats font leur apparition, il se pourrait que dans la région kurde l’emporte une tendance où les accès contre le pouvoir central et sa présence policière entretiennent une posture finalement sous contrôle, dans l’identification exclusive à la minorité opprimée. Si l’on y ajoute le biais spécial induit par les sources militantes, ces raisons font que nous ne parlons pas de soulèvement à propos de ces faits. Néanmoins, ils sont à souligner dans la confluence de leurs charges.

Dans la région kurde, et surtout dans la petite ville de Mahabad, des affrontements ont repris le 15 juin, mais d’apparence mineure, d’autant qu’ils ne paraissent que réagir à l’accession au pouvoir du nouveau chef du gouvernement autonome du Kurdistan iraquien. Le mois suivant, des « activistes » subissent agression et lynchage policiers, et parmi le groupe visé, l’un des jeunes succombe. A la suite de cette mort, le 12 juillet dans Mahabad, connue comme ville symbole du nationalisme kurde et de la persécution des Kurdes d’Iran, des centaines d’habitants conspuent le pouvoir puis des affrontements opposent défenseurs du régime de la contre-révolution et « counterrevolutionaries », tels que la presse d’Etat les dénomme. La tension paraît se prolonger jusqu’au 16, où un chef flic pourrait avoir été tué – tandis que le nombre des victimes du côté des émeutiers n’est pas donné (un rapport d’Amnesty International daté de mai 2007 parlera au conditionnel d’une vingtaine de tués) – et plusieurs villages et villes de la même région sont concernés, dans les provinces d’Azerbaïdjan Occidental et du Kurdistan. Après presque dix jours sans nouvelles, et tandis que le 19 la capitale pointe son nez quand la destruction forcée d’habitations de bidonville donne lieu à des affrontements, le 24, ce même jour où la colère d’Awhaz revient au premier plan, celle de la région kurde se prolonge à Sardacht (Azerbaïdjan Occidental), dans l’expression d’une solidarité dont le mot d’ordre se traduit dans des actes de confrontation directe. Tandis que 600 personnes auraient été arrêtées au cours de juillet, la prolongation atténuée s’observe jusqu’à début août dans cette région : le 1er à Sanandaj, capitale de la province du Kurdistan, la répression meurtrière d’un rassemblement lié au déclencheur des émeutes de Mahabad donnerait lieu à une riposte émeutière, puis le 3 à Saqqez où le même genre d’offensive paraît plus nette encore, comme elle retrouve les mêmes cibles que chez les « arabophones », où il se peut que plusieurs jours d’agitations se soient succédés à partir de la reprise du 24, où la contre-attaque des manifestants aurait libéré des prisonniers.

« Iranian authorities said the unrest was not ethnically motivated, but Kurdish leaders disagree », et ces derniers, dont l’émeute éclate l’encadrement, ont bien besoin d’exprimer leur désaccord avec ce qui leur échappe. L’expression ethniquement motivée de la colère est un non-sens. Quant à elles, les autorités centrales reconnaissent à leur façon la communauté des mêmes actes commis en plusieurs points d’un territoire dont les divisions de l’intérieur sont aussi bien rendues à leur contingence par le même mouvement. Le 28 juillet alors que les déploiements répressifs sont en cours dans les provinces de l’Ouest, c’est au nord-est du pays, près de Mashhad, que les flics seraient contraints d’intervenir pour calmer des milliers de mécontents marchant sur la mairie, après la répression d’une manifestation dite en faveur d’une réforme administrative. Au début du mois d’août les différentes agitations paraissent résorbées, quoiqu’on en ait observé d’autres traces mais affaiblies dans les mois suivants. A la suite de cet été chaud succède une accalmie à l’échelle de l’Etat, jusqu’au « soulèvement azéri » de mai 2006 : à la suite de ce qui apparaîtra comme une nouvelle provocation discriminatoire, c’est encore sur plusieurs jours, et dans plusieurs villes de l’Ouest, dont sans doute la même Naqadeh touchée en cet été 2005, que l’on s’en prendra aux flics, banques, bâtiments administratifs, la répression faisant peut-être plus d’une vingtaine de morts.


Au cœur de l’été et en parallèle des agitations iraniennes, au Yémen entre le 20 et le 22 juillet, puis au Soudan les trois premiers jours du mois d’août, deux derniers soulèvements brefs et puissants viennent clore cette période de quelques mois, après quoi de telles contractions négatives ne seront plus atteintes jusqu’au courant de l’année suivante. Alors, Yémen et Soudan peuvent aussi paraître en deçà de l’ampleur prise sur les fronts les plus importants ouverts dans les derniers mois, au Togo, au Kirghizistan, et même en Equateur, là où des mouvements ont mûri pour s’étendre sur une certaine durée. Cependant, dans leurs surgissements plus foudroyants, jusqu’au cœur des capitales, chacun à sa manière rejoint le même élan, la même mise en cause frontale, dont la nature est encore confirmée dans l’unité des actes commis, et de ce qu’ils nient. Une fois de plus des manœuvres gestionnaires, ou ce qui apparaît comme tel, se trouvent en butte à leur rejet immédiat et brutal depuis les rues. Au Yémen, pour le plus fort des deux, lorsque veut s’imposer une hausse des prix, puis au Soudan, à la mort suspecte du tout nouveau vice-président. Dans deux situations où les voiles puissants recouvrant le conflit latent sont déchirés par ceux qui l’ouvrent en s’y jetant, démentant ce qui n’est que policièrement décrété et vulgairement mis en spectacle à propos du monde en général, et de ces deux Etats en particulier. Le surgissement des gueux est à la mesure inverse de cette pauvreté entretenue, qu’on ne s’imagine les Soudanais qu’en impuissantes victimes du Darfour, dans une dramatisation d’ailleurs aussi vite disparue que la mode s’en était instaurée, ou les Yéménites en arriérées populations engoncées dans un mix de traditions tribales et de foi religieuse.

Depuis sa réunification en un seul Etat au début des années 1990, le Yémen constitue l’un de ces territoires où les préceptes de la gestion économiste mondiale s’imposent avec le plus grossier des mépris. Comme ce fut déjà le cas en 1992 semble-t-il, puis encore en 1998, en ce mois de juillet une nouvelle hausse des prix déclenche la furie, affrontements et pillages, qui à partir de Sanaa et en trois jours à peine gagnent plus d’une dizaine de villes. En même temps que la destruction des commerces désintègre le respect de la marchandise, la colère se porte clairement contre la classe dirigeante, sa corruption, son iniquité, dont les propriétés et ministères sont assaillis. L’extension rapide et unanime, au bord de l’insurrection, nécessite l’intervention militaire de blindés et plus de deux milliers d’arrestations, tandis qu’on dénombre plus d’une quarantaine de morts et jusqu’à 400 blessés, avec des dégâts importants du côté des répresseurs du soulèvement, dont plus d’une dizaine seraient tués et 255 blessés – ce bilan assez inhabituel s’expliquant par l’usage d’armes à feu du côté des soulevés. A ce sujet, si l’on constate la présence d’organisations tribales possiblement influentes jusqu’au cœur, ou presque, de l’événement, pour autant son déroulement le plus entier n’en est pas déductible – cette tradition est d’ailleurs intégrée à la loi étatique, comme l’une de ses composantes. Et à propos du cachet « islamiste » communément apposé au Yémen depuis la « guerre du Golfe » de 1991, il faut signaler ici que des imams s’élèvent eux-mêmes contre ce qu’ils dénoncent en « actes de sabotage ». Etatique, religieuse ou tribale, c’est la loi édictée dans ces différentes dimensions concurrentes que la révolte transgresse.

A peine une semaine plus tard au Soudan, le 30 juillet, l’une des figures des camps opposés dans la guerre, tout fraîchement nommée vice-président, disparaît dans le crash de son hélicoptère. A l’annonce de ce fait deux jours plus tard les rues de Khartoum sont envahies, comme celles d’autres villes. Dans un premier temps aussi dévastateur qu’au Yémen, l’assaut des anonymes prend cependant une autre tournure, dès le premier jour peut-être, plus sûrement les deux suivants, quand les déterminations de la vieille division entre Nord et Sud du pays paraissent l’emporter. Tandis qu’une telle orientation n’avait fait que poindre au Togo, il semble bien qu’ici, telle qu’elle s’est établie depuis l’indépendance de 1956 puis ancrée au gré des différents épisodes de guerre civile, elle devienne vite dominante. Dès lors, la dégénérescence presque immédiate en ce qui paraît des représailles avérées entre pauvres devient le moyen supplémentaire d’une répression policière déjà brutale, les deux se partageant au final un bilan de 90 tués et d’un millier de blessés ; tandis que jusqu’à 3 700 personnes seraient arrêtées. Alors que le déclenchement des troubles portait aussi en lui la perspective de son unanimité subversive contre le régime des faux ennemis associés, dont les représentants de chaque camp se prononcent en chœur contre la prise des rues destructrice, celle-ci se perd aussi dans cette automutilation.




Voilà ce que nous pouvons montrer de cette période mouvementée et importante de quelques mois, et qui prend d’autant plus d’éclat si l’on se figure ce qu’un spectateur moyen aura gobé comme informations d’importance sur le monde dans le même temps, tout en ayant peut-être vaguement entendu parler d’une « révolution des tulipes » kirghize et d’une « crise politique » togolaise. A savoir l’entretien du chaos iraquien et ses enlèvements de journalistes occidentaux, ou le spectacle du Darfour, ou les inquiétudes autour de l’élection du président iranien, ou le choc des attentats de Londres. D’autant que de la révolte proprement dite, il est fort probable que dans la plupart des têtes gouvernées par la matraque médiatique, le seul souvenir qui reste aujourd’hui de 2005 ne soit que celui, si évident parce que si officiel, des incendies de voitures dans les banlieues françaises.





Seconde partie de 2005, vues d’Occident




Dans la progression générale de l’exposé, ouvrons ici une sorte d’aparté, dont la forme et le contenu n’impliquent pas cependant qu’il importerait moins. C’est son objet général, que nous nommons Occident [11], qui lui vaut cette place à part, à l’image de celle qu’ont dans le monde les Etats qui le composent, et relativement à ce qui caractérise la révolte qui y est survenue dans les temps actuels. Dans cet espace de l’imprégnation la plus ancienne et répandue des bornes de l’existence sociale admise, dont l’expansion s’imposant au monde peut ailleurs s’avérer, parfois, l’élément déterminant dans l’irruption de la contradiction par les rues, l’étau de la résignation règne en maître : l’observation a montré, et confirmé, que c’est là qu’on s’insurge le moins. Plus particulièrement, cet espace est aussi la place d’où nous parlons. Si l’on y rencontre l’expression individuelle de l’insatisfaction, elle n’apparaît que trop souvent réfutation superficielle des apparences de l’implacable, de ce qui en maintient l’illusion. Mais si dans les rues, incontrôlée et offensive, la révolte en Occident est d’une stature inférieure, elle n’en est pas absente pour autant, comme cela s’est tout particulièrement montré en cette seconde partie de 2005, principalement aux Etats-Unis, en Irlande du Nord, en France. A l’instar de ce qui paraît globalement du monde, et depuis l’invisibilité où elle demeure sinon maintenue, une frange monte aussi à l’assaut, qui dès lors ne se conforme plus à ce dont on lui fait miroiter l’accès massif, en même temps qu’on lui refuse massivement.




Du négatif aussi



Fin août 2005. La catastrophe annoncée, l’ouragan Katrina, submerge et détruit la Nouvelle-Orléans. Une partie seulement de la population évacuée, ceux qui restent se retrouvent livrés à eux-mêmes. En même temps que tardent les secours, puis qu’ils s’organisent mal, des pillages s’étendent à travers toute la ville. Dénonciation immédiate, si l’on peut dire, puisque par les voix assermentées habituelles, détentrices du pouvoir de médiatiser le plus fort. La représentation dominante donnée sur la Nouvelle-Orléans est le chaos : chaos humain où les « victimes » laissées à pourrir ne deviendraient plus qu’une sorte de barbares ; et désordre « criminel », quand les lois d’accès à la marchandise ont été emportées dans l’inondation, et qu’on se passe donc de leur respect. Dans la double condamnation a priori du pillage et de tout agissement incontrôlé, les informateurs font leur miel de rumeurs qu’ils relaient largement, au service de la police. Isolés, si seulement ils ont été commis, viols et autres « crimes » l’auraient surtout été à l’intérieur des deux grands bâtiments, Superdome et Centre de conférences, où sont parqués, entassés, les centaines d’habitants qui n’ont pu ou voulu évacuer, et c’est sur cette base que l’amalgame est monté en épingle, à propos de ce qui se passerait à l’échelle de la ville entière. Fausse car ce qu’elle rapporte, dans l’impression générale qu’elle sert à répandre, n’a pas eu lieu, la rumeur est vraie pour ce qu’elle montre des croyances et des préjugés de ceux qui la colportent et la consacrent médiatiquement – et au regard de l’effet produit, leurs éventuelles révisions postérieures n’y changent rien.

Contre les profanateurs de la marchandise, l’intervention de l’Etat est donc avant tout policière – avec l’utilisation de soldats revenus d’Iraq, ce qui ne serait qu’anecdotique si l’on ne se souvenait de ce qui s’y produit en avril 2003 – et la mise en avant de cette opération répressive permet de faire diversion quant à son incurie, dans sa prévention comme dans sa réaction face à la catastrophe climatique. La priorité consiste à s’opposer par les armes à tout agissement autonome, en même temps qu’à tout plaisir hérétique de la disposition libre et directe des choses. Deux mois plus tard, au passage de l’ouragan Wilma, c’est dans les villes mexicaines de Cancún et Cozumel que plus d’un millier de personnes seront arrêtées en représailles du même genre de sacrilèges.


Si ce n’est peut-être lors du black-out électrique d’août 2003 au nord-est, ou d’autres pillages affectèrent aussi des villes canadiennes, des Etats-Unis jusque-là ne nous étaient apparus que quelques désordres sans commune mesure, qui se résument à des débordements lors de fêtes étudiantes arrosées ou de spectacles sportifs, comme on l’observe en Nouvelle-Zélande et en Australie – avec cependant pour cette dernière des tensions parfois plus vives de la part de ses « aborigènes » ghettoïsés. Pour ce qui concerne cette brève évocation des Etats occidentaux tout de même apparus dans le champ de l’observatoire, mais de façon toujours périphérique, on peut encore signaler l’Espagne (avec notamment un mouvement de grève prolongé de la part de dockers courant 2004), et plusieurs désordres minimes ressemblant aux émeutes des quartiers français, par exemple en septembre 2006 à Bruxelles, en octobre 2007 à Amsterdam, à Montréal en août 2008, après Copenhague en février de la même année.

De façon peut-être plus notable, mais qui reste aussi secondaire, viennent plusieurs Etats de cette zone interlope de l’ancienne Europe de l’Est : la Hongrie à l’automne 2006, où l’aveu de mensonge du premier ministre est suivi de deux jours d’émeutes au cœur de Budapest ; Tallin la capitale de l’Estonie en avril 2007, où un différend d’aspect nationaliste déclenche l’émeute (les deux autres pays baltes s’étant eux-mêmes agités au début de 2009, simultanément à la Bulgarie, à l’occasion de manifestations anti-gouvernementales) ; la Serbie en février 2008, à la proclamation de l’indépendance du Kosovo (d’une façon semble-t-il moins équivoque qu’en mars 2004) ; et, non plus dans cette zone européenne mais qui y sont rattachables en tant qu’ex-territoires soviétiques, l’Azerbaïdjan en octobre 2003 et l’Arménie en mars 2008, où des processus électoraux ont été contestés dans les rues, assez vivement au vu de la répression subie en conséquence. Notons enfin que la grande Russie a paru demeurer quasiment vierge de tout négatif, du moins d’après ce que nous avons été en mesure de constater.


Si d’une façon assez similaire que pour les Etats-Unis rien de conséquent n’avait retenu notre attention à propos du Royaume-Uni, dès le mois d’août puis en septembre 2005, des villes d’Irlande du Nord, et Belfast en particulier, deviennent le théâtre d’émeutes qui, si elles s’apparentent aux affrontements ritualisés à l’occasion de cérémonies religieuses, conquièrent une intensité inhabituelle. Nourries à la haine quotidienne vouée aux flics, plusieurs journées de frondes menées par des enfants et des adolescents répondent alors à l’occupation policière. Si cela se produit en parallèle du règlement officiel de l’ancestral conflit territorial, qui lui offre encore de ses vieux prétextes, on est bien plutôt tenté d’y voir la manifestation de la même jeunesse rebelle qui fait la majorité des révoltes dans le monde. Quoique sous l’influence de déterminations locales spécifiques, et dans des proportions incomparables, c’est aussi le même ordre contredit à Lomé ou Bichkek qu’on affronte à Belfast.

Car il ne s’agit pas de dissocier d’une manière définitive l’Occident du reste du monde, ce qui équivaudrait à valider ce que l’Occident se représente de lui-même. Ses frontières mouvantes le traversent aussi de part en part, au contraire de ce qui se représente couramment. De même qu’entre la loi qui s’impose et la volonté de s’y soustraire la contradiction traverse chaque individu, qu’il le reconnaisse ou non, la contradiction publique, sociale, est partout dans le monde. Ceci dit, comme l’ont montré à la sortie de l’été 2005 les abordages massifs de migrants sur les portions territoriales espagnoles de Melilla et Ceuta enclavées au nord du territoire marocain, la forteresse occidentale ne lésine pas sur la défense de ses frontières en dur. Moment au sujet duquel les commentateurs, à propos de ce que les migrants convoiteraient, expliquèrent dans toute leur morgue qu’il s’agirait de ce modèle dont ils se réclament, justifiant ainsi la protection de cet enclos, le leur, où la majorité des populations communie dans son abandon à un mode de survie qui arrive encore à se croire le plus avancé.

Dans l’évaluation des rapports de forces à l’échelle du conflit mondial, il s’agit de prendre acte des différents stades atteints dans la rébellion. Les révoltés potentiels d’Occident, « de l’intérieur », se trouvent placés dans une position plus défavorable, parce que, dans une répartition démographique où les jeunes sont en moins grand nombre, ils sont au cœur même des jougs les plus serrés et les plus ancrés. La même domination règne sur le monde, sur n’importe quel territoire, à ceci près que dans l’ensemble de ceux considérés par ailleurs, ou presque, ceux qui se révoltent, hors du moment où ils le font, partagent des conditions de survie majoritaires inférieures aux standards du confort occidental. Alors qu’à l’intérieur de cette sphère, ceux qui leur ressemblent constituent des minorités, numériquement, comme ils le demeurent encore dans les situations les plus négatives, ou qui tendent à l’être. Là où ailleurs les superficies des bidonvilles égalent ou surpassent les anciennes délimitations des centres urbains qu’ils ont transformés, en Occident on a plutôt affaire à des ghettos, néanmoins d’envergure, tel que l’ont révélé, en 2005, l’apparition de la Nouvelle-Orléans dévastée, avant celle des banlieues françaises en novembre.




Surreprésentation



A propos de l’événement de novembre 2005 en France, il faut dire d’abord qu’il a bénéficié d’une exposition mondiale totalement délirante, qui a à la fois porté préjudice aux incendiaires sur le terrain, comme elle s’oppose à la compréhension de la révolte en général, à l’appréhension du monde de ce point de vue. Ici, la révolte est mise en spectacle, dans une disproportion incohérente au service de la domination. Si elle n’en est l’effet direct, ce genre de surreprésentation est à l’image de l’image que l’Occident se donne, et qu’il cultive à l’adresse du monde, depuis cet espace où se concentrent les émetteurs et les carrefours névralgiques de la culture industrielle et de la représentation totalitaire. Cet exemple français n’est pas le seul, s’y ajouteront par la suite la fausse révolte birmane en septembre 2007, ou les dalaï-lamentations à propos de la Chine en mars 2008, mais il est tout particulièrement significatif, d’autant plus à nos yeux qui virent bien qu’alors, la France ne fut pas à feu et à sang, pas plus que les actes de révolte, de nature plus « brute » qu’en de nombreux ailleurs, n’étaient proches de tout renverser.

En novembre 2005 en France, la révolte a surgi d’une manière inédite : par l’extension dans la durée et par les cibles visées, par la propagation à travers le pays, à laquelle l’information, locale au moins, a aussi contribué, c’est une unanimité négative vigoureuse qui a commencé à se déclarer, sans chefs, d’aspect irréductible face aux diverses tentatives de lui donner ses raisons, mettant aussi en perspectives une base d’accord possible avec les révoltés du monde.

Mais d’une façon retentissante, à la mesure inverse des occultations habituelles, l’image de la révolte s’y est substituée, jusqu’au point où elle a paru suffire à ses acteurs eux-mêmes, devenant leurs propres spectateurs et délaissant dès lors toute capacité propre à la mener plus loin. Même en continuant à baffer du journaliste, ceux qui agissaient sont passés sous le contrôle de la caricature médiatique déversée, sclérosant toute possibilité de progression. C’a été là l’une des principales façons de contenir ce désordre naissant, qui a bien éclaté tout de même, et qui a donc subi ce sort. Outre ses effets sur le terrain et sur le moment, cette limitation dans la représentation travaille contre tous les révoltés du monde, par l’entretien de cette division entre les pauvres, qui oppose le spectateur à celui qui tombe dans l’excès de la révolte. Comme localement les révoltés, à l’image de leur parcage en banlieues, furent, et sont, enfermés dans ce qui devient une identité restrictive d’émeutier professionnel, « casseur », à l’adresse du monde et plus vulgairement encore, l’image donnée n’a été que celle d’un dérèglement sans profondeur et insensé, dans une catégorisation de la révolte plus prononcée qu’à l’accoutumée, à la mesure du délire de la mise en spectacle. Le spectateur n’est que conforté dans la nécessité de se protéger, en accord avec la police et la télévision. Ramenés à une violence condamnée moralement et sans prolongement possible, le négatif et la révolte ne le concernent pas. Regardez, ici, ces hordes désespérées, dégénérées, dépolitisées ; regardez, là-bas, c’est à peine mieux, mais ceux-là, au moins, aspirent peut-être à notre misère.




Comme cette débauche confusionniste a recouvert plusieurs mois d’agitations significatives à travers le monde, du moins pour qui s’en serait enquis, en ce mois de novembre la révolte dans le monde a d’autant plus été tue. Alors que, quoique dans des situations globalement inférieures à celles des premiers mois de l’année, des assauts « lointains » n’ont pas manqué, et de leur présentation d’ensemble il s’agit maintenant de reprendre le fil.

En Algérie encore, où dans la semaine où Clichy-sous-Bois s’embrase, les flics tuent une voire deux personnes dans la répression d’une émeute à Arzew près d’Oran, puis mi-novembre à Laghouat, où c’est là aussi la mort d’un jeune tué par un flic qui déclenche deux jours de furie, ne laissant pas les commerces de côté. En Turquie dans la zone kurde au sud-est, plusieurs villes s’agitent au cours du mois, après qu’on a découvert l’implication de flics dans un attentat récent, augurant du soulèvement en passe de se déclarer au printemps suivant. Et surtout, en Afrique noire où depuis l’ouest on se déplace vers l’est, centralement en Ouganda et plus encore en Ethiopie, avec pour cette dernière la prolongation de ce qui avait commencé en juin ; tandis que de plus faibles « échos » apparaissent, liés à des différends d’oppositions politiciennes, en Tanzanie le 1er novembre, puis au Kenya le 11, en parallèle de combats entre bandes dans les bidonvilles.

A Kampala le 11 et le 12 novembre, ce sont d’abord des protestations étudiantes qui inaugurent la confrontation avec les flics, au milieu de pillages commis aux alentours d’une université, avec un mort, voire deux ; confrontation qui s’intensifie à partir du 14. D’abord rassemblés aux abords du poste de police où est détenu un leader opposant récemment rentré d’exil, ils sont ensuite des centaines, peut-être des milliers, à prendre les rues. Certaines mairies sont assaillies, saccages et incendies s’étendent, là aussi les voitures brûlent, le mobilier urbain est défoncé. S’il paraît que la répression s’opère surtout à coups de balles en caoutchouc et de canons à eau, un mort s’ajoute aux premiers, abattu alors qu’il tenterait de piller, et encore un autre le lendemain où la tension persiste. D’autres villes connaîtraient des désordres, mais il n’en est pas plus dit à leur sujet. Le 22, l’Etat ordonne l’interdiction de manifester. Par la suite, et comme on pouvait déjà le constater auparavant, des étudiants feront encore parler d’eux, dans une atmosphère de frictions plus fréquentes, en particulier liées à l’échéance électorale de février 2006, où l’on réprimera les gueux mis dans la rue par l’opposition à Museveni, jusqu’aux colères dites anti-indiennes en 2007.

En Ethiopie, la protestation contre les résultats des élections a d’abord été relancée fin octobre par l’opposition, appelant à la grève générale. A partir du mardi 1er novembre à Addis-Abeba, et jusqu’au vendredi 4 au moins en plusieurs points du pays, le même genre d’opérations policières qu’en juin, immédiates et à balles réelles, possiblement jusqu’à l’usage de mitrailleuses et de grenades, se trouvent cette fois en butte à une résistance anonyme prononcée, dimension principale de cet événement. « Il n'y a pas de slogan, pas de banderole, simplement les gens ne supportent plus la police ». Dès le premier jour des routes sont barrées et les flics caillassés, dont l’un tué peut-être, comme 6 de la même engeance le seraient au cours de ces quelques jours, tandis que 6 à 8 personnes tombent déjà dans les rangs de leurs ennemis, au milieu de dizaines de blessés. Au deuxième jour, les descentes policières continuent de se heurter aux barricades érigées en plusieurs zones de la capitale, malgré 23 morts de plus, comme encore le jeudi, 3 morts dans les rues et 7 prisonniers tués dans leur tentative d’évasion, où l’on apprend que les troubles s’étendent à travers le pays, avec des « étudiants » qui manifesteraient en soutien de leaders de l’opposition arrêtés, et « dans des affrontements similaires » à ceux de la capitale, avec des morts également. « Protests erupted Friday in Dessie, Gondar, Bahar Dar, Arba Minch, Awassa, Dire Dawa and other towns, according to Western diplomats, hotel owners and tour operators. » Ce vendredi à Addis-Abeba, les troubles continuent sans faire de morts, mais les arrestations se comptent par milliers. Le 5, alors que l’ordre paraît revenir dans la capitale, des paysans s’opposent à la police à Debre Berhan, tandis qu’à Arba Minch, entre autres villes touchées par les « disturbances », ce sont encore des milliers de manifestants qui sont dispersés à balles réelles.

La semaine suivante, alors que des appels à la grève sont maintenus par l’opposition, il paraît visiblement que la répression a eu raison des rues et de leur assaut central contre les flics, que certains ont peut-être mené à coups de machettes, et même équipés d’armes à feu. La destruction s’est aussi portée contre des centaines de bus de la compagnie étatique, de même que, de façon plus secondaire semble-t-il, contre des maisons, commerces, autres bâtiments. Si le 10 novembre l’Etat libère 2 417 arrêtés, il se pourrait qu’ils aient été 30 000, voire 40 000, à avoir été pris entre juin et novembre, pour des bilans totaux de 82 à 193 tués, et plus de 850 blessés – dont 6 morts et 75 blessés du côté des flics. A la fin du mois, le 30 novembre à Jeldu, 2 500 « étudiants jeteurs de pierres » se lanceront encore à l’attaque de commissariats, deux d’entre eux et un flic étant tués.

Depuis, rien ne nous est apparu de tel, comme ce fut d’ailleurs le cas dans les années antérieures, du moins depuis avril 2001 où les rues d’Addis-Abeba connurent deux jours de fortes émeutes déjà violemment réprimées, avec un chiffre officiel de 31 morts. 2005 aurait donc concentré la plus forte montée récente d’insatisfaction en Ethiopie, qui paraît surtout avoir été tuée dans l’œuf de façon préventive, le régime ne laissant pas même se lancer la grève générale, plus qu’elle ne s’est muée en charge offensive conséquente, dans ce qui a tout de même laissé paraître une ambiance de défiance répandue, bien présente. Mais c’est à l’intérieur de l’un de ces nombreux Etats maintenus à l’écart de l’éclairage médiatique mondial, dont la plus récente apparition n’a correspondu qu’à l’intervention de son armée contre les tribunaux islamiques de Somalie à la fin 2006, ce qui lui vaudra des manifestations hostiles au moins jusqu’au caillassage.






11. Profitons-en pour avertir ceux qui, du genre de ce Camus officiant sur le site-dépotoir Rue89, verraient par ce sésame l’ouverture d’un discours aux « réminiscences curieuses ». Celles-là n’existent que dans sa réflexion tarée de désinformateur. Et, tel que l’indique sa signature, Une expérience d’assemblée en France au printemps 2006 - Critique de l'AG en lutte n’est pas le produit des occupants de l’EHESS, comme ce guignol le ment.



    2. Eruption, intensification et unité

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